Introduction
La notion de méritocratie est en générale employée dans le contexte éducatif. On parle, notamment après les sociologues de l’éducation comme François Dubet ou Marie Duru-Bellat, du système de mérite ayant comme objet d’investigation l’égalité des chances et l’égalité des places au sein de l’institution scolaire.
Or, lorsque Michael Young avait créé ce néologisme dans son roman dystopique au milieu du XXème siècle, la méritocratie sortait comme le principe fondamental de l’organisation sociale. Il l’employait pour exprimer -en passant par le système éducatif, certes – une transformation de l’ensemble de la société, cette transformation ayant pour conséquence la suppression de l’ancienne division sociale à la base des classes sociales et l’établissement d’un nouveau type de scission entre les élites méritantes et la sous-classe dépourvue de réussite liée au mérite.
A son époque, et encore aujourd’hui, le capitalisme et les rapports de production qui en découlent dominent les systèmes économiques de l’ensemble des sociétés. D’ailleurs, l’organisation socio-politique sous capitalisme en prend également sa part, prouvant de nouveau l’argument de Karl Marx selon lequel l’infrastructure (les rapports de production) détermine la superstructure (les institutions comme l’éducation, la politique, la culture etc.). La seule présence de l’augmentation du nombre des départements de gestion et le volume du financement qui leur est destiné au sein des universités au détriment des disciplines comme les sciences humaines et sociales nous le prouve.
Toutefois, la méritocratie qui est la guide de route de l’invasion de la logique économique (et celle des formes d’accumulation du capitalisme se présentant différemment selon le temps et le contexte géographique) ne concerne pas uniquement le champ éducatif. En effet, dans son article daté de 1978, Norman Daniels définissait la méritocratie comme « une société dont les institutions fondamentales sont gouvernées par une théorie partiale de la justice distributive » (p. 207). Ainsi, la méritocratie dominerait l’ensemble des institutions de base de la société et la notion de justice y jouerait un rôle à expliquer.
De ce fait, les liens entre l’institution politique des pays gérés par un pouvoir central, à savoir l’Etat-nation et la méritocratie peuvent être également démontrés. En effet, ce travail sera consacré à examiner, dans un premier temps, les rapports qu’entretient le système juridique concernant la gestion des frontières et la méritocratie sous capitalisme. Nous espérons ainsi de mettre de la lumière sur la nature méritocratique des politiques d’immigration dans leur ensemble. Dans un deuxième temps, il s’agira de délimiter le contexte, et d’étudier les politiques d’immigration spécifique de la Turquie afin de démontrer en quoi elles favorisent la logique méritocratique. Finalement, dans l’objectif d’illustrer nos propos, nous allons nous focaliser sur l’industrie de textile où la main-d’œuvre étrangère est employé de façon considérable.
Capitalisme, Méritocratie et la Gestion des Frontières
Le système d’asile Européen date de l’après Deuxième Guerre Mondiale et a pour but de répondre au problème de la déplacement massif des populations ayant besoin de la protection en dehors de leurs pays dévastés par la guerre. En effet, la Convention de Genève signée en 1951 avait pour objectif d’octroyer l’asile aux réfugiés provenant des pays européens et pour des raisons liées uniquement à la guerre continentale.
La levée de cette limitation géographique et temporale par la signature du Protocole de New York en 1967 s’inscrit dans la suite de la libéralisation des régimes de la gestion des frontières. En effet, les pays européens ruinés par la guerre avaient besoin d’une reconstruction à la fois au niveau économique et sociale et la main-d’œuvre migrante y a joué un rôle fondamental (Castles & Miller, 1998). Ainsi l’immigration lié au travail a été encouragée par bien d’économies industrielles, des accords entre les pays occidentaux et ceux en développement comme la Turquie, la Tunisie ou encore la Corée ont été signés (Hardy, 2009).
Or, en dehors des travailleurs recrutés des pays étrangers conformément aux accords bilatéraux, ceux venant aux sociétés d’accueil de façon « illégale » et pour des raisons autre que la demande d’asile, étaient encore plus profitable au pays. En effet, la charge économique des Etats augmentait de façon considérable eu égard le financement du système de la sécurité sociale et des dépenses publiques visant également les migrants. Avec notamment la crise de 1973, la diminution des dépenses de l’Etat est devenue nécessaire et des mesures draconiennes ont été mises en place concernant l’immigration.
Le besoin de la main-d’œuvre pas chère n’était pas annihilé pour autant. L’armée de réserve de travail, facile à exploiter, les travailleurs migrants ont continué d’être désirés, bien que de manière non-formelle. La permission discrète de la prolifération de l’économie informelle, largement dominée par la main-d’œuvre migrante, avait pour but de satisfaire ce désir.
En effet, la place laissée au secteur informel vise la création de la plus-value à des coûts minimes, grâce notamment aux politiques d’immigration modifiées en fonction des exigences de l’économie nationale (Akkuzu, 2015). De ce fait, la forme d’accumulation actuelle, à savoir néolibérale, du capitalisme désire les frontières étatiques.
Par ailleurs, la présence du secteur informel est un facteur d’attraction pour les migrants outre les régimes de visa flexibles, la proximité géographique, la facilité d’accès, la présence des réseaux de connaissance ou de famille etc. (Toksöz, Seyhan, & Kaşka, 2012)
Les liens entre la méritocratie et l’immigration deviennent visibles, lorsqu’on s’intéresse à la gestion des frontières à partir de cette perspective. En effet, d’une part, le secteur informel, du fait d’être exempte de régulation, est un lieu pour excellence pour le principe de « travailler plus, réussir plus ». D’autre part, le système de gestion des frontières est lui-même méritocratique ne serait-ce que par la présence d’un système de visas.
En effet, après les travaux pionniers d’Abdulmalek Sayad, les recherches s’intéressent plus aux conditions de départ des immigrés ou émigrés. Suivant cette pensée selon laquelle l’immigration n’est pas seulement un phénomène à analyser d’un point de vue de la société d’accueil, mais un processus relativement long commençant par le pays d’émigration, il nous faudrait nous intéresser au régime de visas dès le pays de départ.
En effet, l’argent nécessaire pour la possession d’un passeport, le niveau d’éducation ou les conditions de vie exigées pour obtenir un visa pousse ceux dont qui ne sont pas « à la hauteur » de chercher des manières « légales » pour justement améliorer leurs qualités de vie. Sur ce point, rappeler la définition donnée par Nese Ozgen de l’immigration comme non pas une identité ou un statut mais « un produit de la négociation » sera également utile (Özgen, 2014, p. 135).
Par ailleurs, cette négociation ne se termine pas une fois qu’on arrive à la société d’accueil. Afin de se faire une place au sein de cette société, il faudra assurer la pleine intégration, qui n’est finalement qu’un idéal républicain. Ceux qui connaissent mieux la langue du pays d’arrivé, qui sont dotés des moyens pour réussir et font le plus d’efforts pour en obtenir s’ils n’en ont pas, trouveront, selon cet idéal, leur place dans cette société.
Migration et Méritocratie en Turquie
En Turquie, les politiques visant la gestion des frontières et l’immigration ont connu une modification majeure notamment après « la crise migratoire » due à l’arrivée du plus grand nombre de réfugiés que le pays n’ait jamais connu auparavant. En effet, la Turquie est l’un de pays de destinations privilégiées (avec Le Liban et la Jordanie) de la migration de masse causé par la guerre civile syrienne qui a commencé en 2011 (İçduygu & Sert, 2019). A ce jour, le nombre de syriens enregistrés est plus de 3,5 millions (Göç İdaresi, 2020).
Prise en charge par le bureau des étrangers jusqu’à la mise en vigueur de la Loi sur les Etrangers et la Protection Internationale en 2014, l’immigration est devenue l’affaire de la Direction Générale de la Gestion des Migrations, liée directement au Ministère des Affaires Intérieures. Cette absence institutionnelle jusqu’en 2013 était due d’une part à l’histoire d’immigration du pays constituées notamment de l’arrivée des migrants « soydas », d’ethnicité turque ou turcophone ; d’autre part du refus de la Turquie de supprimer le principe de la limitation géographique pendant la signature du Protocole de New York, cité plus haut.
En effet, en Turquie, contrairement aux idées préconçues, il n’y a que quelques réfugiés juridiques[i]. Autrement dit, le statut de réfugié n’est attribué qu’aux individus provenant des pays européens et il y’en a très peu. L’arrivée massive des syriens -qui était considérés comme des « invités » au départ- a nécessité la création d’un statut juridique qui leur était spécifique : la protection temporaire.
Ainsi, depuis 2013 les Syriens enregistrés se trouvent sous protection temporaire qui leur attribue certains droits fondamentaux comme l’accès aux services publics telles que l’éducation. Le taux de scolarisation des enfants Syriens est de 65%. Bien que ce pourcentage soit important, des centaines de milliers des enfants, notamment les adolescents, se trouvent en dehors du système éducatif. Par exemple, le taux de scolarisation des enfants à l’école primaire est de 96%, or, celui pour les enfants au collège est de 55% et au lycée, 24%[ii].
Les Syriens sous protection temporaire sont également autorisés à obtenir un permis de travail, depuis 2016. Or, très peu d’entre eux travaillent de façon légale, car le permis est octroyé seulement à ceux dont l’employeur a fait la demande auprès les autorités publiques et seulement 6 mois après avoir été enregistré. Puisque faire travailler un migrant de façon légale augmente les charges économiques et coûte à l’employeur, très peu d’entre eux accepte d’en faire la demande, ce qui cantonne les réfugiés Syriens au secteur informel.
Un autre facteur qui pousse les réfugiés au sein du secteur informel, c’est la mesure connue comme la ville-satellite. En effet, l’insuffisance des camps de réfugiés eu égard le grand nombre des réfugiés syriens (et aussi ceux sous protection internationale qui attendent d’être envoyés à un pays tiers) a causé le développement d’un système d’hébergement particulier. Selon ce système, les réfugiés sont enregistrés dans une ville où ils sont obligés de se pointer régulièrement au commissariat et leur déplacement à l’intérieur du pays est soumis à l’autorisation, sous condition d’avoir un prétexte acceptable et à court durée.
Ce confinement en ville d’enregistrement dont les économies respectives sont déjà fragiles, oblige les réfugiés, qui subissent dans la plupart des cas une déqualification, à accepter les travaux précaires, pour des rémunérations très basses, sans sécurité sociale au sein du secteur informel. Ils travaillent pendant des heures très longues, exploités au point de ne pas recevoir leurs salaires par des employeurs qui savent qu’en cas de non-paiement, ils ne peuvent pas aller se plaindre auprès de la police à cause du risque de subir des pénalités d’avoir travaillé sans permis de travail.
Les problèmes liés à l’absence de travail dans ses villes-satellites pousse les réfugiés à émigrer de nouveau vers les grandes villes ou l’offre de travail est plus grand au sein du secteur informel. Ils travaillent, enfant ou adulte, dans le bâtiment, dans les champs agricoles en tant que travailleur saisonnier, ou dans les ateliers de textile.
L’industrie de textile
Parmi les industries manufacturières, l’industrie de textile occupe la première place en termes d’informalité. (Erol & al., 2017). Elle vient après l’industrie d’automobile dans la production économique de la Turquie. Puisqu’il n y a pas besoin d’avoir des équipements de haute technologie les pays en développement comme la Turquie s’en servent pour booster leurs économies.
Par ailleurs, l’adoption du néolibéralisme qui encourage une organisation de travail flexible notamment grâce aux sous-traiteurs, la force de travail des migrants trouve son utilité au sein de cette industrie. En effet, l’emploi informelle devient beaucoup plus facile du fait du caractère dispatché de la production dans les petits ateliers spécialisés sur une tache particulière.
Pour des pays de tiers monde comme la Turquie qui produisent pour les pays occidentaux, l’emploi de la main-d’œuvre migrante est chose courante (Dedeoglu, 2008)[iii]. Dans un contexte de compétition mondiale, afin d’augmenter les chances de réussite, les pays font appel à la force de travail migrante pour baisser le coût de production. D’ailleurs ce sont eux, en générale, qui acceptent d’effectuer les travaux de 3D (dirty, difficult, dangerous), eu égard leurs conditions de vie très précaires.
Selon le rapport de Metal-Is sur l’emploi de la force de travail migrante au sein de l’industrie de textile à Istanbul (Erol & al., 2017), il y a d’importants facteurs qui contribuent à l’inégalité subie par les travailleurs migrants.
Tout d’abord, il existe un écart inévitable entre les travailleurs nationaux et ceux migrants en termes de rémunération peu importe le niveau d’éducation, d’expérience ou l’âge. De ce fait, il nous serait possible de dire que le mérite ne joue pas un rôle important dans la réussite professionnelle des migrants, qui, malgré leurs niveaux d’études, vont subir des discriminations du fait d’être migrant.
Or, il existe des liens, toujours selon le même rapport, entre la maîtrise de langue du pays d’accueil, ou le niveau d’éducation qu’ils ont selon les pays d’où ils viennent. Autrement dit, venir des pays où les conditions de vie et d’éducation était relativement supérieure est un atout pour obtenir une meilleure rémunération.
Cette corrélation entre le niveau d’éducation antérieur ou l’aisance dans la langue de la société d’accueil, nous illustre une façade de la méritocratie, tout en sachant qu’il faut être prudent face à cette affirmation. Car il faut relativiser les effets positifs du niveau d’éducation en vue de la déqualification subie par beaucoup de migrants, faute de reconnaissance des diplômes ou l’absence de l’autorisation de travail.
Conclusion
Le capitalisme, et notamment sa forme d’accumulation néolibérale qui domine le monde depuis les années 1980 a besoin des frontières afin de mieux se procurer de la main-d’œuvre pas chère. En plus, la délocalisation de la production vers le tiers monde conformément à la nouvelle division du travail à l’échelle mondiale a poussé les pays en développement comme la Turquie à encourager l’emploi de la force de travail migrant, notamment grâce au contrat silencieux passé entre l’Etat et les entreprises dont l’objectif est la prolifération du secteur informel. Ce contrat se fait à travers les politiques migratoires qui mettent en place des dispositifs comme les villes-satellites ou la nécessité attribuée aux employeurs d’obtenir l’autorisation de travail pour les migrants qu’ils emploient. Les migrants travaillant au sein de l’industrie de textile, dont le niveau d’éducation est supérieur ou qui maitrise la langue turque se trouvent dans des conditions relativement favorisées, conformément à la logique méritocratique. Cependant, cet effet positif doit être relativisé, en vue des discriminations qu’ils subissent du fait simplement d’être migrants face aux travailleurs nationaux, qui, eux, gagnent plus pour la même quantité de travail.
Bibliographie
Akkuzu, I. (2015). Göç ve Kapitalizm. DİSKAR, Türkiye Devrimci İşçi Sendikaları Konfederasyonu Arasştırma Enstitüsü Bülteni(4), 20-30.
Castles, S. (2002). Migration and Community Formation under Conditions of Globalization. International Migration Review, 36(4), 1143-1168.
Castles, S., & Miller, M. (1998). The Age of Migration : International Population Mouvements in the Modern World. London: Macmillan.
Daniels, N. (1978). Merit and Meritocracy. Philosophy & Public Affaires, 7(3), 206-223.
Dedeoglu, S. (2008). Women workers in Turkey: Global industrial production (IB Tauris).
Erol, E., & al., e. (2017). Suriyeli Göçmen Emeği, İstanbul Tekstik Sektörü Araştırması. İstanbul: Birleşik Metal-İş Yayınları.
Göç İdaresi. (2020, 06 27). goc.gov.tr. Récupéré sur https://www.goc.gov.tr/calisma-izni-sss
Hardy, J. (2009). Migration, migrant workers and capitalism. International Socialism, 2(122).
İçduygu, A., & Sert, D. (2019). Introduction: Syrien Refugees, Facing Challenges, Making Choices. International Migration, 121-125.
Özgen, N. (2014). Sınırı Düşünmek ya da Sınırda Düşünmek (Söyleşi). Dans D. Danış, & İ. Soysüren, Sınır ve Sınırdışı (pp. 133-151). NotaBene.
Toksöz, G., Seyhan, E., & Kaşka, S. (2012). Türkiye'ye Düzensiz Emek Göçü ve Göçmenlerin İşgücü Piyasasındaki Durumları.
[i] Néanmoins, nous allons employer le terme réfugié comme équivalent du terme migrant.
[ii] Les chiffres sont issus du texte de ma présentation sur les problèmes rencontrés par les enfants réfugiés, coécrit avec Didem Danis, à l’Institut Français en février 2020 dans le cadre de l’évènement Fusée de Détresse.
[iii] Aktaran : Danis, 2017
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire