mardi 30 juin 2020

La déviance au temps de Covid-19

 Introduction

Depuis que le covid-19 a fait son apparition à l’échelle mondiale, on voit de claires modifications des interactions humaines. L’interdiction de sortir, la fermeture des écoles, de commerces, de lieux culturels, l’annulation des festivités… La diminution de nombre d’occasions pour se fréquenter est accompagnée d’une aversion pour se retrouver, pour des raisons bien compréhensibles.

Toutefois partout dans le monde, l’interdiction de sortir est appliquée de façon sélective et excluent notamment les travailleurs. En ce sens, nous faisons un choix thématique pour traiter notre question et limitons notre analyse dans le champ de travail. Par ailleurs, le principe normatif (et juridique) du confinement n’est pas toujours respecté par d’autres acteurs que les travailleurs. Cette ‘transgression’ nous rappelle la question de la déviance, chère aux interactionnistes symboliques.

En effet, ce courant théorique développée aux Etats-Unis peut nous servir de guide pour analyser notre situation actuelle mondiale. Se situant au mi-chemin de la sociologie déterministe et la sociologie compréhensive les tenants de cette perspective ont emprunté et développé des notions de Simmel, ce qui nous permet de les positionner à part les deux courants cités. Blumer, qui baptise le courant, a ensuite influencé Hughes et les sociologues de la Deuxième Ecole de Chicago comme Becker et Goffman. Nous allons nous servir de ces trois derniers sociologues ainsi que de Simmel pour approfondir notre analyse qui se déroulera en trois parties. Dans la première partie nous allons nous intéresser à la notion de déviance, son rapport aux principes normatifs et son identification. La deuxième partie consistera à faire une brève description du temps de Coronavirus en Turquie afin de mieux situer l’analyse qui va suivre. La dernière partie mettra en relief les rapports entre le travail et l’impératif de rester chez soi d’un point de vue de la déviance en essayant de répondre à la question de savoir si l’on pourra identifier des types de déviance propre au temps de l’épidémie.

1.

Becker (1963, pp.25-39) rejette la théorie selon laquelle seules les personnes ayant l’impulsion de commettre un acte déviant le font, en soulignant le caractère essentialiste de cette perspective. En effet, celle-ci proposerait une vision de la société où l’état ‘normal’ des choses seraient clairement défini et où les déviants constitueraient une sorte d’anomalie, par leur nature. Or, affirmant que toute personne posséderait une telle impulsion, Becker suggère de renverser la question et de se demander de quelle manière les personnes ‘normales’ ne se soumettent pas à de telles pulsions. Selon lui, il s’agirait d’un processus progressif de l’apprentissage où l’individu apprendrait à vérifier les conséquences éventuelles d’un comportement précis sur son carrière individuel, en acquérant au fur et à mesure les critères conventionnels de la vérification : « l’individu ‘normale’ s’implique progressivement aux institutions et comportements conventionnels » (p.27).

En ce sens, la société des ‘normaux’ peut être définie comme un ensemble d’institutions, pratiques, comportements au sein desquels l’individu se forme à devenir normal, tout en sachant que les actes déviants sont également à la portée de la main mais sont à éviter. Mis à part les motivations personnelles de cette obéissance analysées par Becker dans le même oeuvre, nous pouvons remarquer qu’il y existe, presque structurellement, une potentialité toujours ouverte à la déviance. En effet, la définition de l’institution que donne Hughes (1993 (1897), p. 100) nous approuve cela : « les institutions peuvent être décrite comme des modes ou des points modaux de comportement crées par l’être humain au sein des domaines dans lesquels il se trouve des types de comportements autre que le comportement modal ».

Quelles seront les comportements que l’on peut identifier socialement comme étant modaux ? Il est évident que nous pourrons en faire une liste conséquente sachant qu’il existe énormément de types de carrières, des situations, des modes de vie qui concernent des groupes sociaux tout autant nombreux. Il faudrait donc délimiter, puisqu’il nous serait impossible de faire le tour dans le cadre de ce travail, le champ du social.

Nous choisissons d’opter pour une délimitation thématique qui permettra de ne pas perdre de vue les institutions structurelles macrosociologiques et qui est, par ailleurs, l’un des domaines de privilège des interactionnistes : le monde de travail. En plus, ce choix thématique nous permettra de réfléchir sur l’existence des types sinon universels du moins généraux du comportement déviant, étant donné le vaste étendu du mode de production capitaliste transfrontalier qui instituent ses normes presque partout dans le monde. Il nous permettrait également d’élargir la notion de déviance et en chercher les modes qui se différencient à la fois de la norme et des autres types de comportement déviants à l’égard d’un même domaine thématique.

A ce titre, nous pouvons faire appel, encore une fois à Hughes dont les propos semblent toujours pertinents même un siècle plus tard, dans bien de zones géographiques : « L'ordre dans notre société, comme je l'ai mentionné plus haut, est en grande partie une question de relation de l'homme avec le monde du travail. Il est également vrai que nos institutions de travail sont très développées et sont, dans une mesure inhabituelle, formellement séparées des autres. Il y a un temps et un lieu pour le travail ; des temps et des lieux pour la vie familiale, les loisirs, la religion et la politique. L'humeur et l'état d'esprit du lieu de travail sont censés être différents de ceux du reste de la vie » (p. 124).

En effet, l’impératif de réussite -aussi minimal que cette réussite soit- formulé autour de l’institution professionnelle peut être considéré comme la norme de base qui marquerait la porte d’entrée à un carrière de déviant. N’est-ce pas pour cela d’ailleurs que les jeunes renonçant à travailler et vivant grâce à l’argent de poche qu’ils obtiennent de leurs familles sont, après un certain âge, étiquetés comme des ‘parasites’ ? Cet impératif de ‘gagner sa vie’ se montre effectivement comme le principe normatif préexistant à partir duquel la déviance devient intelligible en tant que transgression d’une norme.

Or, bien que l’ordre capitaliste préétabli soit apte à établir des normes de conduite se référant au monde de travail, les individus ne sont pas de sujets automates qui digèrent les impératifs sans aucune marge de manoeuvre, du moins pour les interactionnistes qui rejetteraient le déterminisme strict selon lequel cette marge ne serait qu’un espace restreint privé. En effet, le point de vue interactionniste offre à l’individu, un plus grand terrain d’action, même la liberté attribuée à l’individu ne soit pas une liberté illimitée, une disposition à pouvoir faire n’importe quoi et n’importe comment. La structuration de l’environnement individuel est une contrainte matérielle imposante, dont il est difficile voire parfois impossible de s’émanciper. Par conséquent, bien que l’individu tel qu’il est perçu par les interactionnistes dispose d’une certaine liberté d’action, celle-ci n’est pas sans fin. Alors, l’ordre social préexistant n’est ni une structure contraignante paralysant l’individu, ni une construction que forge ce dernier lui-même comme il veut.

Ainsi, la société des interactionnistes ne constituée ni d’un ensemble de marionnettes, ni d’individus agissant comme des électrons libres. Le concept de réciprocité ou de l’action réciproque de Simmel joue ici un rôle considérable. C’est puisque les personnes qui nous entourent ne peuvent pas (nécessairement ou volontairement) rester indifférents à ce que nous faisons qu’ils réagissent à nos actions. De même si l’on renverse la perspective : la condition fondamentale à notre action est de savoir qu’il existe des destinataires qui recevront le sens de notre agir.

De ce point de vue, le sens que les acteurs donnent à leurs comportements acquiert une grande importance, et cela, à l’échelle réciproque. Autrement dit, il ne suffirait pas de comprendre quel sens les acteurs donnent individuellement à leurs propres comportements, à la manière de la sociologie weberienne, il faudrait aussi prendre en compte quel sens donne l’individu aux actions des autres. Plus encore, il faudrait analyser la manière dont on anticipe au sens que les autres donneront à nos comportements.

C’est à partir de cette conception de la réciprocité que la notion de déviance est définie par Becker. En effet, celle-ci ne serait pas comprise comme un certain écart à la norme. Il s’agirait d’un processus commun de construction de sens. Il faudrait, pour y parvenir, une certaine mobilisation sociale et un processus de nomination. Il ne suffirait pas, pour être déviant d’avoir transgresser une norme (un comportement transgressant), il faudrait encore être identifié comme déviant : « Le comportement [déviant] est la conséquence de la réaction publique à la déviance plutôt que la conséquence des qualités inhérentes à l’acte déviant » (p.35).

Toutefois, les normes ne disparaissent pas pour autant complétement pour laisser leurs places à une construction ad hoc de sens au moment même de l’interaction. Si c’était le cas, il serait impossible de reconnaitre quelconque action ou de comprendre la signification d’un comportement quotidien. Elles créent plutôt des espèces d’îlots de sens au sein desquels les individus se regroupent que l’on peut appeler en suivant Simmel les groupes de références. C’est en se réunissant autour de certaines normes devenues conventionnelles selon des références précises que les gens peuvent mobiliser des arguments attribuant à certains types de trajectoires un caractère déviant.

Or, ces groupes de références ne désigneraient pas uniquement un ensemble d’individus partageant les mêmes principes normatifs comme les personnes s’identifiant conservateurs face aux démocrates. Il s’agit également des groupes de références servant de principes régulateurs de la société, comme celles par exemple de l’inattention civile (ou l’indifférence polie) analysée par Goffman (1963) : ne pas dévier une personne étrangère de son chemin lorsqu’on se croise sur la place publique ou encore, ne pas regarder de manière imposante aux inconnus dans les transports en commun quitte à fixer le regard sur un endroit précis, ne pas leurs parler etc. Ce genre de comportements favoriserait à maintenir une certaine harmonie sociale, sachant qu’il serait impossible d’interagir avec chaque personne que l’on croise dans les rues, notamment dans les sociétés hautement urbanisées.

Toutefois, dans bien d’autres contextes, cette absence d’interaction est contestée, voire sanctionnée. Ne pas sortir de la maison pour longtemps n’est-il pas (ou n’était-il pas) considérée comme le symptôme d’un problème psychologique telle que la dépression ou n’appelle-t-on pas ‘ermites’ les personnes qui mènent une vie solitaire ?

Cette double face de refus de l’interaction est en effet constitutive de la société, toutes les deux bien ancrées dans nos vies quotidiennes. Selon les groupes de références à partir desquels on juge un comportement, les réactions se varient. Par conséquent, un même comportement peut être qualifié de déviant ou de normal selon la fenêtre à travers laquelle on s’y approche. Plus encore, c’est bien cette indéxicalité contrainte par certaines références communes à des groupes restreints qui permet de mettre en avant des justifications pour neutraliser et pour rationaliser les comportements déviants, et ces justifications peuvent être admises à l’échelle mondiale, dans certains cas.

2.

C’est à partir de ce constat que la compréhension de l’époque de la pandémie que nous traversons me semble pouvoir être analysée. Il nous semble utile d’en faire une description brève avant de passer à son analyse.

En effet, cela fait des mois maintenant que le monde entier subit l’impératif de confinement. Les gouvernements prennent des décisions restreignant la liberté de l’action des individus au nom d’un principe normatif qui est la santé publique[1]. Des mesures radicales variées ont été mises en oeuvre dans de différents pays, comme la fermeture des écoles, de certains commerces ou des lieux culturels. En Turquie, bien que le confinement soit hautement conseillé, hormis le couvre-feu appliqué pendant les week-ends, les citoyens turcs n’ont pas connu d’interdiction totale de sortir de chez eux, à la différence des français. Au contraire, de nombreuses usines, et notamment des ateliers restent ouverts où les ouvriers travaillent en proximité des uns des autres, bien souvent sans être équipés de masques ou de gants de protection[2]

Il est évident que l’impératif de ne pas sortir de chez soi est vécu des façons différentes selon les groupes sociaux auxquels on appartient. Nous pouvons identifier, selon l’absence ou la présence d’un travail à faire, trois catégories [3]. Tout d’abord ceux qui restent à la maison mais continue à travailler. Dans la plupart des cas, ce sont des fonctionnaires, des personnes effectuant une profession libérale pouvant se servir des outils technologiques de communication pour poursuivre leur travail, les cadres supérieurs ou les possesseurs des capitaux nécessaires pour se permettre le télétravail. Les personnes qui sont en retraite, en congé payé, les rentiers ou la haute-bourgeoisie constitueraient la deuxième catégorie qui, eux, peuvent s’offrir « un temps de qualité » avec les personnes cohabitantes ou profiter de ces « vacances » pour se cultiver autrement. Or, le groupe de personnes ayant perdu leur travail, ou qui n’en avaient pas même avant la propagation du virus et qui ne possèdent pas de capital nécessaire pour en créer une source de revenu sont, eux, obligés de demander de l’assistance auprès des autorités, de leur famille ou de leur entourage.

De l’autre côté du miroir, se trouvent les travailleurs qui ont « la chance » de ne pas être remerciés par leurs employeurs, donc de ne pas être tombés dans l’assistanat. Ils sont épargnés de l’interdiction grâce aux cartes ou des certificats d’identification réservés aux personnes sortant pour ‘la bonne cause’, à savoir leur travail. Et cette mesure ne concerne pas uniquement, comme nous pourrions l’imaginer, les travailleurs de santé publique, que l’on applaudit depuis les fenêtres chaque soir à 21h [4]. Il s’agit également des ouvriers dont les secteurs de travail ne sont pas soumis à l’interdiction de sortir, même si les marchandises qu’ils produisent ne sont pas celle de première nécessité. Conformément à la logique néolibérale, ils portent les risques de leurs propres survies par eux-mêmes. Afin de pouvoir continuer à payer les loyers aux rentiers, les factures de l’électricité au distributeurs privés, de l’eau et du gaz à la municipalité, les ouvriers sont obligés de se mettre « en danger ».

Face à cet état périlleux, les ouvriers essayent de faire entendre leurs voix, dans la plupart des cas en vain. Pour en donner un exemple, les travailleurs de ISKI et IGDAS ont fait un appel à la grève en mars pour récuser leurs conditions de travail [5]. Ils ne sont pas les seuls mais les revendications de certains d’autres ouvriers ont été accueillies avec de la violence comme c’est le cas pour les ouvriers d’une usine de confection, Akar Tekstil où le premier cas a été vu le 3 avril. Le lendemain, les travailleurs ayant fait recours à leur droit de cessation d’activité ont été menacés de ne pas recevoir leurs salaires. En plus il existe des vidéos qui montre l’attaque qu’ont subi les ouvriers syndiqués par les personnes proches du patron [6]. Tout cela, pour préparer à l’heure les ‘commandes’ qui ne font pas partie des produits de première nécessité.

Il existe bien évidemment des personnes qui sortent, malgré l’interdiction, même si ce n’est pas pour des raisons professionnelles ou vitales comme l’achat de la nourriture ou des produits d’hygiène. Les révolutionnaires, une partie du gauche ou simplement des citoyens qui font preuve de solidarité avec les plus démunis en font partie. Certains organismes politiques collaborent avec les municipalités, comme à Istanbul, pour la distribution des produits de la première nécessité dans les quartiers défavorisés. Certains font de porte à porte pour distribuer des flyers afin de renseigner les ouvriers sur leurs droits. Certains d’autres proposent de faire les cours pour les personnes les plus sensibles à la maladie comme les patients chroniques ou les personnes âgées. Certains d’autres encore, produisent des masques en tissu ou en plastique pour en distribuer aux commerçants et participent à la désinfection des places publiques. Il se trouve également des réseaux de solidarité de quartier pour le partage des produits alimentaires ou d’hygiène.

3.

Cette application sélective de la mesure d’interdiction crée-t-elle des situations intéressantes pour l’analyse en termes de déviance ? Peut-on parler de la déviance face à l’interdiction de sortir en temps de covid-19 ? Nous devrions admettre que l’application directe de la théorie de Howard Becker à notre situation semble inappropriée et cette inadéquation mériterait une section à part. Néanmoins, nous nous sommes permis d’entreprendre une aventure intellectuelle à l’aide de la perspective qu’il propose.

Nous avons vu plus haut que les groupes de références différents peuvent instituer des situations de déviance variées. Autre que son caractère mondial (au niveau géographique), politique (eu égard les mesures prises par les gouvernements), et juridiques (concernant les interdictions), la norme attachée aux pratiques face au coronavirus est également sociale. Il s’agit en effet des changements dans les manières de se rapporter aux autres. Dans certains cas, ces modifications sont bien réelles, dans certains d’autres, selon nous, la pandémie n’a fait que rendre visible certains modes d’interaction auxquels on fermait les yeux un peu plus facilement.

Puisque l’impératif de ne pas sortir de chez soi gagne une certaine souplesse selon la situation de travail, l’analyse des interactions en termes de déviance doit tenir en compte ces deux critères. Avant d’illustrer ces différentes situations, il serait utile d’examiner le tableau de Becker, montrant les différents types de comportements déviants (1963, p.20) :


Types de comportements déviants    |   Comportement obéissant   |  Comportement transgressant

Perçu comme déviant                         |       Accusé à tort                     |      Déviant Pure

N’est pas perçu comme déviant         |         Conforme                       |       Déviant discret


Puisqu’il souligne, comme on l’a vu, la nécessité pour un comportement déviant d’être identifié comme tel, sa catégorisation relie la perception à la position du comportement par rapport à la norme. Ceux qui sont perçus comme déviants et transgressent la norme seraient identifié de déviants purs. Ceux qui ne ni transgresse ni perçu comme déviants seraient conformes à la norme. En revanche, les deux autres types seraient encore plus intéressants pour l’analyse. Les comportements qui ne transgressent pas le principe normatif mais perçus comme déviants seraient accusés à tort, mettant les acteurs injustement à la marge et les acteurs qui commettent un acte méprisable mais qui échappent aux regards des autres seraient des déviants discrets. Ce dernier type de comportement est identifié comme déviant malgré son apparence privée car « les motivations déviantes comportent un caractère social même si la plupart des activités se déroulent de manière privée, discrète et isolée » (p.31).

D’une façon similaire, nous pouvons constituer un tableau qui nous permettra de mettre en rapport la situation de travail et l’impératif de ne pas sortir de chez soi :


                                 Travaille              |            Ne travaille pas

Sort                 |      Déviant sacrifié      |              Déviant pure

Ne sort pas      |        Conforme             |               Sacrifié


Dans notre société ou le travail détermine le statut maitre de l’individu (Hughes, 1993(1897), p.147 ; Becker, 1963, p.32), les personnes qui continuent à exercer leurs métiers malgré l’interdiction de sortir demeurent tout à fait conformes aux deux normes en temps de Covid-19. Les individus qui transgressent l’interdiction de sortir en plus de ne pas avoir un travail peuvent, de leur côté, être identifiées comme des déviantes pures. Ces deux cas ne montrent rien d’intéressant et les changements liés aux mesures prises contre la pandémie sont facilement repérables.

En revanche, ce que la pandémie a rendu visible, c’est les deux autres cas, à savoir les déviants sacrifiés et les sacrifiés tout courts. Pour ce qui est du premier cas, alors que la transgression du principe normatif de ne pas sortir de chez soi soit réalisée, le fait de le faire pour ‘la bonne cause’ permettra d’acquitter le déviant. Mais pour qui serait-ce la bonne cause ? Pour les patrons comme celui du Akar Tekstil, de l’usine de tapis Koza [7], ou encore du Ford Otosan [8] en particulier et pour la bourgeoisie en générale [9]. Et ceux qui ont peu à s’inquiéter au niveau économique comme les rentiers, les fonctionnaires ou ceux exerçant des professions libérales ayant suffisamment des capitaux pour travailler depuis chez eux n’osent pas lever leurs voix contre cette sacrifice admise en silence, même s’ils suivent avec de l’inquiétude les nouvelles de l’augmentation des cas du coronavirus dans le pays. Tout de même, alors, ce sont de bons gens puisqu’ils s’inquiètent mais « les bons gens sont soit naïfs soit hypocrites » (Hughes, p.93), et il suit « S'étant clairement dissocié de ces personnes et ayant déclaré qu'elles posaient problème, il était apparemment prêt à laisser quelqu'un d'autre faire le sale boulot qu'il ne voulait pas faire lui-même et pour lequel il a exprimé sa honte ». Serait-il abusé de faire référence à ces affirmations écrites au sujet des allemands en temps de camps de concentration ?

Pour le dernier groupe, à savoir les sacrifiés tout court, la seule chose qui a changé, c’est l’ampleur de la difficulté de survie. Les défavorisés n’ont pas attendus le coronavirus pour vivre en difficulté. Puisqu’il n’existe pas de possibilité de survie en dehors de l’économie de marché, les citoyens sans travail, les réfugiés, les prisonniers, le lumpenprolétariat, bref les autres continuent à échapper au quotidien de la plupart des acteurs sociaux, bourgeois, petit-bourgeois, ou la grande partie de la vaste classe moyenne. « Plus leur distance sociale est grande, plus nous laissons aux autres une sorte de mandat par défaut pour les traiter en notre nom. Quel que soit l'effort que nous fassions pour reconstruire les lignes qui divisent les groupes, il reste l'éternel problème de notre traitement, direct ou délégué, de tout groupe considéré comme quelque peu extérieur. » (p.95)

Conclusion

Pour conclure, nous pouvons dire que bien que la déviance de l’interactionnisme symbolique comprenne l’action déviante comme un comportement transgressant une norme -sous condition d’être identifié comme tel-, avec un léger déplacement du regard vers les critères de la macrosociologie, à savoir les rapports de production, nous pouvons identifier des différents types de déviance. Par ailleurs, ayant déplacé le regard de la création de la déviance au moment où se déroule la situation d’identification vers une échelle structurelle de la matrice de circulation et de la création de la plus-value, nous croyons avoir pu rendre visible les relations de l’indifférence incivile, dont certaines sont propre au temps de la pandémie.

En effet, les personnes qui sont excusées d’être sorties pour des raisons professionnelles, à savoir, dans bien de cas, les ouvriers, sont des déviants sacrifiés au nom de la continuation de la production de la richesse sachant que les activités professionnelles ayant la possibilité d’obtenir une autorisation de sortie ne sont pas toujours celles produisant les marchandises de la première nécessité. Ces autres qui s’occupent un sale-boulot ou si l’on adapte cette notion de Hughes à notre situation un boulot-malsain, se voient attribués, par contrainte, la responsabilité de s’occuper de la continuation du mode de production capitaliste tout en demeurants assujettis aux relations d’exploitation. La plaie de la société capitaliste qui saigne, ils sont les premiers à être sacrifiés afin d’éviter que la gangrène ne gagne l’ensemble du corps social.

[1] Pour un survol des restrictions en Turquie, écrit en français : https://www.ccift.com/actualites/n/news/principales-mesures-prises-par-les-autorites-turques-pour-endiguer-lepidemie-du-covid-19-2105202.html

[2] Le boycott du magasin SOK illustre bien cet exemple : https://sendika63.org/2020/04/bir-sok-iscisi-anlatiyor-insanlar-haftalik-izin-deyince-dinlenmek-nefes-almak-istiyor-fakat-biz-evde-daha-cok-strese-giriyoruz-584532/. Les négligences mortelles continuent depuis : https://patronlarinensesindeyiz.org/2020/05/28/normallesme-maskeyi-bile-emekciye-cok-goruyor/

[3] La même catégorisation peut s’appliquer à la communauté francophone d’Istanbul : https://lepetitjournal.com/istanbul/la-communaute-francaise-lheure-du-coronavirus-en-turquie-iii-278362

[4] https://www.birgun.net/haber/saglik-calisanlarina-destek-icin-alkis-eylemi-292428

[5] http://www.yeryuzupostasi.org/2020/03/22/iskide-calisan-800-sayac-okuma-iscisi-korona-onlemi-alinmadan-calismaya-zorlanmalarina-karsi-greve-cikti/

[6] https://www.evrensel.net/haber/401299/koronavirus-vakasi-cikan-akar-tekstilde-is-durduran-iscilere-sopalarla-saldirildi

[7] https://www.evrensel.net/haber/405051/1-iscinin-kovid-19a-yakalandigi-koza-halida-isciler-hepimize-test-yapilsin?utm_source=anasayfa&utm_medium=manset&utm_campaign=haber&slide_order=16

[8] https://www.evrensel.net/haber/405047/ford-otosanda-11-iscinin-kovid-19-testi-pozitif-cikti?utm_source=anasayfa&utm_medium=manset&utm_campaign=haber&slide_order=18

[9] http://komundergi2.com/tayyip-erdogan-ve-fahrettin-koca-kuzuyu-kurt-ile-oldurur-cobani-ile-yer-sahibi-ile-de-aglar-vefa-pinar/

Bibliographie

• Becker H., Outsiders, Studies in the sociologie of deviance, 1963, A Free Press Paperback

• Hughes E.C., The Sociological Eye, Selected Papers, 1993 (1897), Transaction Publishers

• Goffman E., Stigma, Notes on the management of spoiled identity, 1963, TouchStone Book

Références numériques

• https://www.ccift.com/actualites/n/news/principales-mesures-prises-par-les-autorites-turques-pour-endiguer-lepidemie-du-covid-19-2105202.html

• https://sendika63.org/2020/04/bir-sok-iscisi-anlatiyor-insanlar-haftalik-izin-deyince-dinlenmek-nefes-almak-istiyor-fakat-biz-evde-daha-cok-strese-giriyoruz-584532/.

• https://patronlarinensesindeyiz.org/2020/05/28/normallesme-maskeyi-bile-emekciye-cok-goruyor/

• https://lepetitjournal.com/istanbul/la-communaute-francaise-lheure-du-coronavirus-en-turquie-iii-278362

• https://www.birgun.net/haber/saglik-calisanlarina-destek-icin-alkis-eylemi-292428

• http://www.yeryuzupostasi.org/2020/03/22/iskide-calisan-800-sayac-okuma-iscisi-korona-onlemi-alinmadan-calismaya-zorlanmalarina-karsi-greve-cikti/

• https://www.evrensel.net/haber/401299/koronavirus-vakasi-cikan-akar-tekstilde-is-durduran-iscilere-sopalarla-saldirildi

• https://www.evrensel.net/haber/405051/1-iscinin-kovid-19a-yakalandigi-koza-halida-isciler-hepimize-test-yapilsin?utm_source=anasayfa&utm_medium=manset&utm_campaign=haber&slide_order=16

• https://www.evrensel.net/haber/405047/ford-otosanda-11-iscinin-kovid-19-testi-pozitif-cikti?utm_source=anasayfa&utm_medium=manset&utm_campaign=haber&slide_order=18

• http://komundergi2.com/tayyip-erdogan-ve-fahrettin-koca-kuzuyu-kurt-ile-oldurur-cobani-ile-yer-sahibi-ile-de-aglar-vefa-pinar/

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