Nous étions au local syndical des Solidaires Etudiant-e-s. Deux camarades parisiennes sont venues proposer une formation sur les "luttes anti-patriarcales" à quatre volets : le sexisme, le consentement, la lgb-phobie et la transphobie, tous les quatre très intéressants. Il faut commencer par les remercier de leurs efforts et leur bienveillance à l'égard, entre autres, de mes contributions qui peuvent parfois s'avérer, je l'accepte, être chiantes. Nous avons également pris le temps de faire une petite réunion non-mixte d'une demie-heure dans l'après-midi laissant les garçons s'occuper de la vaisselle. Deux d'entre eux avaient préparé des salades une végan et une végétarienne; un autre avait ramèné des bananes en quantité suffisante pour nourrir une belle famille des singes. Je vous remercie toutes et tous pour cette journée plein de partage et de réflexion.
Les présentations étaient terre à terre, avec des références aux vécus quotidiens potentiels et réels, avec des propositions concrètes concernant les modes d'action que les étudiant-e-s peuvent adopter, les revendications qu'on peut porter et les arguments qu'on peut mobiliser pour les faire entendre. Le coté théorique n'était pas pour autant absent. Nous avons parlé du sexisme par intention et le sexisme par effet (méchanceté vs. "sans faire exprès"); de l'intersectionnalité qui n'est pas un somme arithmétique des oppressions; de l'espace-safe à l’intérieur des groupes militants qui n'en est pas toujours tout à fait safe; de proposer des réunions non-mixtes en cas de besoin lorsqu'il se présente pendant les ateliers/AGs ; de la possibilité d'utiliser un safe-word pour dénoncer le sexisme lors d'une conversation; du besoin d'intégrer les étudiant-e-s dans les commissions disciplinaires s'il s'agit d'un cas relatif aux comportements sexistes, lgbtphobes ou au harcèlement ; des différences entre le genre, le sexe et l'orientation sexuelle, des particularités de trans* et les procédés médico-juridiques qui les concernent...
Toutefois, je ne peux pas m'empêcher de souligner un point méthodologique qui, me semble-t-il, touche à une question préoccupante: c'était une journée de "formation". La vieille méthode de transmission des "connaissances" des éclairé-e-s aux ignorant-e-s, n'est elle pas issue justement de ce que le contenu de la formation visait à critiquer? Nous étions autour d'une grande table, face à deux intervenantes qui nous présentaient leur textes. Dans une position d'écoute passive, nous attendions la transmission des informations relatives à nos vies quotidiennes, des instructions déterminées en amont de la discussion, prêtes-à-employer, qui s'immiscent jusqu'à la mise en place rationalisée d'une vie sexuelle soucieuse du consentement des partenaires. L'une des propositions concernant ce dernier point c'était par exemple de demander à sa ou son partenaire : quelle partie de ton corps t'aimerais que je touche le plus souvent/ parfois/ jamais ? Nous comprenons l'intention, il s'agit de rendre visible, dans le souci de neutraliser les effets de la culture du viol, la nécessité, d'un coté de briser le tabou de parler des problématiques de la sexualité afin de ne rien prendre pour acquis ; et de l'autre de communiquer sur ses pratiques sexuelles du couple pour une intimité plus épanouie. Cependant avons-nous besoin, à ce point, de rationaliser notre rapport à l'autre? Qu'est-ce qu'on devient lorsque le discours, le logos s'intègre jusqu'aux plus profonds du partage sensuelle et sexuelle? Quid de la spontanéité, de l'esprit de jeu, de l’éveil progressif du désir et la connaissance graduelle du corps et des plaisirs de l'autre? La réponse à la culture de viol doit-elle passer nécessairement par la régulation rationnelle des rapports d'intimité?
Nous avons explicité pendant la discussion, suite à mon objection, les motifs qui nous poussent à formuler des telles propositions régulatrices : le risque est grand et la culture du viol rend les risques potentiels effectifs. Toute femme ayant des rapports romantiques ou sexuels avec des hommes a probablement expérimenté, au moins une fois dans sa vie et encore, le fait de se voir entraînée dans des pratiques auxquelles elle n'a pas forcement donné son consentement. (ce vécu n'est pourtant pas spécifique aux femmes mais nous ne pouvons pas passer sous silence les données statistiques) Il est tellement "normal" pour certains d'obtenir ce qu'ils veulent, le moment où ils le veulent que la question de la volonté ou la disposition de l'autre ne se pose même pas. D'ailleurs, et je pense que c'est un point qui doit précéder cette réflexion, cette volonté de toute-puissance ne se manifeste pas uniquement dans le cadre des pratiques sexuelles (là on est déjà dans une certaine intimité, s'il ne s'agit pas carrément d'un viol ou du harcèlement sexuel) ni n'est nécessairement consciemment méchante.
Voici un exemple personnel trivial qui peut illustrer ce point : j'étais au campus pendant une belle journée d’automne magnifiquement ensoleillée, assise dans le jardin sur les marches qui monte vers le bâtiment d'extension. Il n'y avait pas grand monde autour, quelques passant-e-s de temps à l'autre. J'étais arrivée plus tôt que prévu et attendais l'heure pour aller à mon cours. Sentir le soleil sur ma peau est la nourriture de mon esprit, j'en suis joyeusement dépendante. A quel point j'étais contente, je vous laisse deviner. Dans un moment donné, j'avais fermé les yeux, le visage tourné vers le soleil, profitais de ma solitude momentanée, pour remercier à l'univers de pouvoir le remercier. Vous connaissez certainement, je l'espère, cet état du soi, quel pur plaisir d'exister! "Excuses-moi de te déranger mais ça fait presque dix minutes que je t'observe c'est impressionnant comment tu restes immobile comme ça", entendis-je. Hé le mec, tu viens de ruiner le petit moment que je prenais pour moi, pour me dire que la manière dont je prends un petit moment pour moi est impressionnante et qu'en plus, tu ne te prives pas de me dire que tu m'observais comme si tu étais dans un zoo? Si nous avions un certain degré de familiarité, j'aurai pu excuser son comportement, voire être contente du fait qu'il soit arrivé à ce moment précis pour pouvoir partager ce bien-être avec lui mais nous étions l'un-e pour l'autre complètement étranger-e-s et ce qu'il avait affaire c'était un corps, justement, immobile.
Enfin, ce que je voulais dire c'est que le problème, me semble-t-il, se trouve ailleurs, et ne peut pas être régularisé par des propositions rationnelles concernant nos manières d'appréhender nos pratiques sexuels ou le corps de l'autre confinant le problème à l'espace privé. Le privé est public, non pas seulement parce que ce qui est vécu dans le privé est en réalité ce qui est le plus partagé ; ni parce que le privé descend dans les rues par et pour des revendications rendues publiques; mais parce que le public s'incarne dans ce qui est le plus intime entre deux inconnu-e-s dans la vie quotidienne : le partage du moment. Lorsque ce qui est public est le fétichisme marchand, le consumérisme autophage, le primat de la propriété, de l'appropriation et de l'appartenance; l'objectivation du corps qui se donne naturellement à observer et la volontaire ignorance du contenu du désir d'autrui deviennent des trivialités négligeables. L'espace-temps que je prenais pour moi, étant absent dans son contenu pour le garçon (qui pourtant était suffisamment gentil de commencer sa phrase en s'excusant), était également absent des considérations sur sa propre capacité d'agir qui me visait dans ce moment précis et partagé. Ceci, est plus qu'un problème de respect, ou de maladresse, c'est un enjeu de reconnaissance. Il y a plus que ce que l'Homme perçoit de la femme que je suis aussi, elle transcende la perception, elle a une absence qui lui est inaccessible et il se doit et doit à elle de reconnaître sa propre ignorance concernant cette absence. C'est seulement ainsi qu'il aurait pu ne pas envahir mon espace-temps : il aurait pu attendre pour que j'ouvre les yeux, en fin des comptes vouloir communiquer n'a rien de méchant. Il aurait pu ne pas siffler derrière elle, le chien de chasse qui court après son cible prétendument reconnu comme tel : il n'y a rien de mal de vouloir transmettre son admiration mais le lapin n'est pas avant tout un nourriture. Il aurait pu ne pas couper sa parole puisqu'il croit savoir ce qu'elle a à dire : si elle tâtonne peut-être qu'elle a plutôt besoin d'encouragement.
La méthode de "formation" reste, en ce sens, résolument paternaliste puisqu'elle croit pouvoir transmettre aux destinataires des informations formulées en amont du partage. Cette présomption qui fait de la réflexion une matière qui peut changer de main sans influencer l'interlocuteurice, sans être influencée par elleux, ni par la situation d'échange n'entraîne-t-elle pas à figer ce qui peut être co-élaboré avec les participant-e-s/partenaires en fonction de leurs disponibilités, leurs biographies, leurs expériences concrètes? Pourquoi ne pas envisager une pédagogie participative, un atelier collaboratif animé par les intervenantes mais non pas dirigé du début à la fin par elles? Si nous n'étions pas des jeunes politisé-e-s, aurions nous la possibilité d'élargir le contenu de la formation avec nos questions qui ont fait irruption et qui ont prolongé sa durée initialement prévue ? La situation est plus qu'un espace-temps qui héberge l’enchaînement programmé de ses contenus. Ici et maintenant est plus qu'une scission rationnelle et a posteriori de la succession des moments présents, du mouvement de l'histoire. C'est un rapport de moi à toi, et c'est la négligence de la valeur de ce rapport qui avait motivé, au départ, nos deux camarades parisiennes de venir nous former sur les luttes anti-patriarcales. Comment défaire ce nœud ?
Tout ça, tout ça, sont des pensées, mais ne sont pas que des pensées.
Puis, vous pouvez me dire que lorsqu'il s'agit des émotions et/ou des désirs, le temps qu'on prend pour réfléchir avant d'agir n'est pas toujours très productif. Croyez moi, j'en sais quelque chose... Mais c'est là où réside peut-être le plus grand enjeu.
à continuer à creuser...
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