jeudi 14 décembre 2017

P.n°20, procès de Bruce suite à P.n°19, publication suspendue

Silence !
Présent-e-s: écrivaine, Bruce, Elie, Jules, Ömür, Alice, lea lecteurice

Récapitulons : Le 11 décembre 2017, Bruce, avec ta caméra à la main, tu as décidé de jouer le paparazzi. Tu as enregistré d'une manière clandestine la conversation qui se déroulait entre Elie et Jules. Puis, tu l'as retranscrit et publié dans ce même blog. Le 12 décembre 2017, soit le lendemain, l'écrivaine a été sollicitée par ces dernier-e-s pour la suppression du ledit article puisqu'iels n'avaient pas consenti à rendre public leur discussion personnelle. D'ailleurs, tu ne les as même pas demandé de permission, ni pour l'enregistrer, ni pour le distribuer dans l'espace publique. Ce qui vient d'être dit, est-ce conforme aux vécus ? 
Bruce : Oui. 
Elie : Nous confirmons. 

Qu'est-ce que tu as à dire sur ce sujet, Bruce ? 
Bruce : Je suis désolé pour ce que j'ai fait, je n'avais pas de mauvaise intention. Comme j'avais emprunté l'appareil photo à M, l'ami d'écrivaine récemment, j'avais envie de me donner un challenge (de ne pas me faire remarquer lorsque je vous suivais). Vous savez que je m'ennuie un peu à la maison. Il n'y a pas grand-chose à faire dans le jardin avec l'arrivée de l'hiver, et Sylvia est trop occupée ces jours-ci. Je vous avoue qu'au départ, je n'avais pas l'intention de  retranscrire la discussion, ni de la diffuser. Mais ce dont vous parliez était tellement intéressant que je pensais rendre service aux lecteurices en le rendant public. En plus, la retranscription a pris une valeur littéraire, faisant preuve d'un réalisme contemporain ! Cependant, j'accepte que c'était un acte paternaliste, je devrais demander la permission à Elie et Jules... Je vous prie de m'excuser mes ami-e-s. 

Quelle est votre réponse Elie et Jules ? 
(-tu veux commencer ? -vas-y)
Jules : A titre personnelle, ça ne me dérange pas tant que ça que notre discussion soit rendue publique mais non pas sans réticences. D'un coté, je suis d'accord avec Bruce pour dire que c'était presque une oeuvre d'art, si je fais l'abstraction du fait qu'il s'agit de notre discussion, à moi et Elie. Il a effectivement réussi à capturer presque toute la conversation avec une exception de courte durée mais ça ne fait rien. En la (re)lisant, je me rends compte de sa qualité littéraire mais pas que. Comme c'était une discussion quotidienne, et non une sorte de scénario préparé en avance ; et puisque nous discutions sur les relations humaines, je dirais que le dialogue comporte aussi une dimension documentaire. Sur ce point-là, je félicite Bruce. Si nous savions qu'il était en train de nous enregistrer, je crois que nous ne parlions pas de la même manière, et le dialogue retranscrit serait moins... réel. Cependant, faire abstraction du fait que c'était notre conversation, n'est pas si facile que ça. Nous parlions quand-même aussi sur des problématiques plutôt intimes, qui renvoie à nos biographies respectives, et les moments que nous avons partagé à deux. Il aurait pu du moins nous donner des pseudonymes et tailler certaines parties qui affichent nos personnalités comme la partie sur la poésie. Du coup, je ne suis pas contre sa publication dans l'ensemble, mais il faut le retravailler. Par contre, Elie n'est pas tout à fait d'accord avec ça.

Elie : Bah non, parce qu'avant même que nous parlions de la diffusion, d'un point de vue éthique, il est malhonnête d'enregistrer clandestinement les discussions des gens comme ça. Ce qui donne à une conversation quotidienne sa valeur de vérité, c'est justement le fait que les interlocuteurices sont convaincu-e-s que c'est une activité personnelle (même si on est à plusieurs). Comment tu veux qu'on discute d'une manière sincère si on a la crainte perpétuelle d'être écouté-e par les autres ? Il ne faut pas y voir ni de conservatisme, ni de moralisme mais simplement les conditions d'une interaction saine entre les personnes engagées dans la discussion (même si je suis prête à discuter sur les critères de santé d'une interaction, on en parlera peut-être une autre fois). Puis, admettons que le dialogue a une valeur artistique, pensez-vous sincèrement qu'il fait preuve d'un " réalisme contemporain" uniquement parce que ce qui y a été dit est une copie exacte d'une situation réelle particulière ? Franchement, si vous voulez capturer la réalité, il faut plutôt aller sous un quelconque pont tard le soir pour montrer le contraste que présente la coprésence des gens qui passent la nuit dormir sur des cartons (regardes maman, c'est bien ce carton pour dormir ce soir, on peut le prendre avec nous, non ? ), et les gens qui sortent de la boite de nuit qui n'ont rien à foutre de ce paysage devenu habituel. Je n'essaye bien évidemment pas d'imposer une sorte de censure à La République mais je préfère, personnellement, ne pas être un objet d'art contemporain qui, par choix, ne donne aucun élément de lecture de ces réalités-là. 

Écrivaine : J'ai l'impressions que cette discussion déborde un peu des cadres de son intention mais rien ne nous empêche d'en sortir. Elie, est-ce que je peux aussi prendre tes critiques et les élargir sur notre façon d'organiser ce blog, étant donné que ce que nous publions ici ne traite pas toujours des questions sociales ou politiques ? 

Elie : J'avoue que je n'ai pas d'avis tranchée sur notre propre écriture, sachant que j'en fais partie moi-même (et ce n'est pas facile de prendre suffisamment de distance de soi-même, pour se critiquer). Il me semble que ce qui joue dans ma remarque concernant le dialogue, c'est que ce n'est pas une collaboration, nous n'avions pas eu de discussion concernant sa réalisation. Tes poèmes par exemple, parfois tu les écris avec une sorte d'élan de folie, je vois très bien que dans des moments comme ça, tu ne peux pas t’empêcher de les écrire. Ou certains s'adressent directement à la personne qui existe là dehors donc tu ne prends pas le temps de nous consulter, étant donné que c'est une histoire qui veut se rendre effectivement-réelle. Puis, cela n'entre pas en contradiction avec le principe d'indépendance sur lequel nous étions toutes et tous d'accord au départ, donc il n'y a pas de problème sur ce point. Cependant, parfois j'ai l'impression que tu agis trop spontanément, ce qui me dérange parce qu'en faisant cela, tu ne fais pas assez d'attention à la manière dont ton écriture me (nous) contraint pour l'écriture du prochain article. Je pense que c'est injuste de dire des choses seulement parce que tu as une envie inévitable de les dire (je ne parle pourtant pas de leur recevabilité externe). Mais en ce qui concerne le problème du dialogue, comme je l'ai dit, je pense qu'il se trouve ailleurs. Ce qui a été rendu public, ce n'est ni le résultat de l'intention des individus qui l'ont produit (moi et Jules), ni un contenu qui vise de se rendre effectivement-réel (Bruce ne l'a pas fait pour se réaliser). Nous savons très bien que la volonté de visibiliser un contenu sans avoir mis en commun avec les actants impliqués une sérieuse discussion portant sur les éventuelles conséquences de cet acte (cf. Vallée de la Roya militarisée), peut être assez nuisible à la cause, malgré la bonne intention qui le motive. 

Écrivaine : J'entends ton opposition à la publication de votre dialogue. Si personne n'a d'objection, je vous propose de supprimer ledit article définitivement. Mais avant de vous donner la parole, je voulais dire un mot sur ta contestation sur l'organisation de ce blog. Je regrette que tu n'as pas mis en commun le différend qui te préoccupait par rapport au principe d'indépendance dont j'ai visiblement abusé mais je ne me sens pas prête à abandonner mon privilège de posséder le corps anatomico-social de cet ensemble. Je veux dire par là, qu'il faut que vous compreniez aussi que je suis animée par des motifs parfois irrationnels comme nous toutes et tous à la différence que ces motifs sont à la fois la cause et l'effet de la manifestation de nos actions, décisions et paroles effectivement réelles chez autrui, dans le monde réel. Si parfois j'utilise ce blog comme un espace de sublimation, c'est dans un but presque thérapeutique. Mais je vais essayer de faire attention désormais à la recevabilité interne de mes dires. Toutefois, je vous prie de ne pas garder le silence, si vous avez un moindre doute sur notre organisation. C'est pour ça que nous communiquons, n'est-pas ? 

Elie : merci d'être à l'écoute écrivaine, et tu as raison, j'aurais dû en parler bien avant mais comme je n'avais pas d'idée tranchée, je n'avais pas non plus une proposition à vous soumettre. Concernant le dialogue, après cette discussion, je crois que j'ai besoin un peu plus de temps pour réfléchir sur son éventuelle publication, car même si je ne suis pas d'accord, j'entends les arguments de Bruce et de Jules. Je vous propose donc de mettre la décision de (re)publication en suspension, on peut le garder comme brouillon jusqu'à une prochaine réunion ? 

(Accord unanime) 

Alice : moi, en fait, moi aussi je voulais dire quelque chose. Vous parlez toujours des choses très sérieuses et je ne comprends pas. Pourquoi on écrit pas aussi des histoires des animaux, des fées, des sorcières, chais pas moi, des histoires pour les enfants comme moi ? Puis, why I never get to write anything ? It's not fair. 

Écrivaine : tu as raison Alice. We grown-ups forget easily how wonderful your world is. Qu'est-ce que tu en penses par exemple, si tu nous proposais une petite histoire, quand tu penses que tu es prête à le faire ?  

(Hoche la tête)

Écrivaine : Ömür, tu n'as pas du tout parlé ? J'avais pensé que tu voulais participer activement à la discussion de ce soir étant donné que tu avais inscrit ton prénom parmi les présent-e-s ? Tu as envie de prendre la parole ? 

Ömür : c'est vrai que j'avais envie de parler d'un projet (mondain) que j'ai en tête depuis quelques jours. Comme la discussion s'inscrit à peu près sur la même lignée, j'y avais inscrit mon nom mais après ce que j'ai entendu, je préfère le discuter d'abord avec les personnes effectivement impliquées dans le projet tel que je commence à le concevoir. Je prendrai la parole une prochaine fois. 

Écrivaine : Très bien.
La décision unanimement acceptée est de mettre en suspension la publication du dialogue. Merci à toutes et à tous d'être présent-e-s. Je vous souhaite une belle soirée.  

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