mardi 30 juin 2020

La déviance au temps de Covid-19

 Introduction

Depuis que le covid-19 a fait son apparition à l’échelle mondiale, on voit de claires modifications des interactions humaines. L’interdiction de sortir, la fermeture des écoles, de commerces, de lieux culturels, l’annulation des festivités… La diminution de nombre d’occasions pour se fréquenter est accompagnée d’une aversion pour se retrouver, pour des raisons bien compréhensibles.

Toutefois partout dans le monde, l’interdiction de sortir est appliquée de façon sélective et excluent notamment les travailleurs. En ce sens, nous faisons un choix thématique pour traiter notre question et limitons notre analyse dans le champ de travail. Par ailleurs, le principe normatif (et juridique) du confinement n’est pas toujours respecté par d’autres acteurs que les travailleurs. Cette ‘transgression’ nous rappelle la question de la déviance, chère aux interactionnistes symboliques.

En effet, ce courant théorique développée aux Etats-Unis peut nous servir de guide pour analyser notre situation actuelle mondiale. Se situant au mi-chemin de la sociologie déterministe et la sociologie compréhensive les tenants de cette perspective ont emprunté et développé des notions de Simmel, ce qui nous permet de les positionner à part les deux courants cités. Blumer, qui baptise le courant, a ensuite influencé Hughes et les sociologues de la Deuxième Ecole de Chicago comme Becker et Goffman. Nous allons nous servir de ces trois derniers sociologues ainsi que de Simmel pour approfondir notre analyse qui se déroulera en trois parties. Dans la première partie nous allons nous intéresser à la notion de déviance, son rapport aux principes normatifs et son identification. La deuxième partie consistera à faire une brève description du temps de Coronavirus en Turquie afin de mieux situer l’analyse qui va suivre. La dernière partie mettra en relief les rapports entre le travail et l’impératif de rester chez soi d’un point de vue de la déviance en essayant de répondre à la question de savoir si l’on pourra identifier des types de déviance propre au temps de l’épidémie.

1.

Becker (1963, pp.25-39) rejette la théorie selon laquelle seules les personnes ayant l’impulsion de commettre un acte déviant le font, en soulignant le caractère essentialiste de cette perspective. En effet, celle-ci proposerait une vision de la société où l’état ‘normal’ des choses seraient clairement défini et où les déviants constitueraient une sorte d’anomalie, par leur nature. Or, affirmant que toute personne posséderait une telle impulsion, Becker suggère de renverser la question et de se demander de quelle manière les personnes ‘normales’ ne se soumettent pas à de telles pulsions. Selon lui, il s’agirait d’un processus progressif de l’apprentissage où l’individu apprendrait à vérifier les conséquences éventuelles d’un comportement précis sur son carrière individuel, en acquérant au fur et à mesure les critères conventionnels de la vérification : « l’individu ‘normale’ s’implique progressivement aux institutions et comportements conventionnels » (p.27).

En ce sens, la société des ‘normaux’ peut être définie comme un ensemble d’institutions, pratiques, comportements au sein desquels l’individu se forme à devenir normal, tout en sachant que les actes déviants sont également à la portée de la main mais sont à éviter. Mis à part les motivations personnelles de cette obéissance analysées par Becker dans le même oeuvre, nous pouvons remarquer qu’il y existe, presque structurellement, une potentialité toujours ouverte à la déviance. En effet, la définition de l’institution que donne Hughes (1993 (1897), p. 100) nous approuve cela : « les institutions peuvent être décrite comme des modes ou des points modaux de comportement crées par l’être humain au sein des domaines dans lesquels il se trouve des types de comportements autre que le comportement modal ».

Quelles seront les comportements que l’on peut identifier socialement comme étant modaux ? Il est évident que nous pourrons en faire une liste conséquente sachant qu’il existe énormément de types de carrières, des situations, des modes de vie qui concernent des groupes sociaux tout autant nombreux. Il faudrait donc délimiter, puisqu’il nous serait impossible de faire le tour dans le cadre de ce travail, le champ du social.

Nous choisissons d’opter pour une délimitation thématique qui permettra de ne pas perdre de vue les institutions structurelles macrosociologiques et qui est, par ailleurs, l’un des domaines de privilège des interactionnistes : le monde de travail. En plus, ce choix thématique nous permettra de réfléchir sur l’existence des types sinon universels du moins généraux du comportement déviant, étant donné le vaste étendu du mode de production capitaliste transfrontalier qui instituent ses normes presque partout dans le monde. Il nous permettrait également d’élargir la notion de déviance et en chercher les modes qui se différencient à la fois de la norme et des autres types de comportement déviants à l’égard d’un même domaine thématique.

A ce titre, nous pouvons faire appel, encore une fois à Hughes dont les propos semblent toujours pertinents même un siècle plus tard, dans bien de zones géographiques : « L'ordre dans notre société, comme je l'ai mentionné plus haut, est en grande partie une question de relation de l'homme avec le monde du travail. Il est également vrai que nos institutions de travail sont très développées et sont, dans une mesure inhabituelle, formellement séparées des autres. Il y a un temps et un lieu pour le travail ; des temps et des lieux pour la vie familiale, les loisirs, la religion et la politique. L'humeur et l'état d'esprit du lieu de travail sont censés être différents de ceux du reste de la vie » (p. 124).

En effet, l’impératif de réussite -aussi minimal que cette réussite soit- formulé autour de l’institution professionnelle peut être considéré comme la norme de base qui marquerait la porte d’entrée à un carrière de déviant. N’est-ce pas pour cela d’ailleurs que les jeunes renonçant à travailler et vivant grâce à l’argent de poche qu’ils obtiennent de leurs familles sont, après un certain âge, étiquetés comme des ‘parasites’ ? Cet impératif de ‘gagner sa vie’ se montre effectivement comme le principe normatif préexistant à partir duquel la déviance devient intelligible en tant que transgression d’une norme.

Or, bien que l’ordre capitaliste préétabli soit apte à établir des normes de conduite se référant au monde de travail, les individus ne sont pas de sujets automates qui digèrent les impératifs sans aucune marge de manoeuvre, du moins pour les interactionnistes qui rejetteraient le déterminisme strict selon lequel cette marge ne serait qu’un espace restreint privé. En effet, le point de vue interactionniste offre à l’individu, un plus grand terrain d’action, même la liberté attribuée à l’individu ne soit pas une liberté illimitée, une disposition à pouvoir faire n’importe quoi et n’importe comment. La structuration de l’environnement individuel est une contrainte matérielle imposante, dont il est difficile voire parfois impossible de s’émanciper. Par conséquent, bien que l’individu tel qu’il est perçu par les interactionnistes dispose d’une certaine liberté d’action, celle-ci n’est pas sans fin. Alors, l’ordre social préexistant n’est ni une structure contraignante paralysant l’individu, ni une construction que forge ce dernier lui-même comme il veut.

Ainsi, la société des interactionnistes ne constituée ni d’un ensemble de marionnettes, ni d’individus agissant comme des électrons libres. Le concept de réciprocité ou de l’action réciproque de Simmel joue ici un rôle considérable. C’est puisque les personnes qui nous entourent ne peuvent pas (nécessairement ou volontairement) rester indifférents à ce que nous faisons qu’ils réagissent à nos actions. De même si l’on renverse la perspective : la condition fondamentale à notre action est de savoir qu’il existe des destinataires qui recevront le sens de notre agir.

De ce point de vue, le sens que les acteurs donnent à leurs comportements acquiert une grande importance, et cela, à l’échelle réciproque. Autrement dit, il ne suffirait pas de comprendre quel sens les acteurs donnent individuellement à leurs propres comportements, à la manière de la sociologie weberienne, il faudrait aussi prendre en compte quel sens donne l’individu aux actions des autres. Plus encore, il faudrait analyser la manière dont on anticipe au sens que les autres donneront à nos comportements.

C’est à partir de cette conception de la réciprocité que la notion de déviance est définie par Becker. En effet, celle-ci ne serait pas comprise comme un certain écart à la norme. Il s’agirait d’un processus commun de construction de sens. Il faudrait, pour y parvenir, une certaine mobilisation sociale et un processus de nomination. Il ne suffirait pas, pour être déviant d’avoir transgresser une norme (un comportement transgressant), il faudrait encore être identifié comme déviant : « Le comportement [déviant] est la conséquence de la réaction publique à la déviance plutôt que la conséquence des qualités inhérentes à l’acte déviant » (p.35).

Toutefois, les normes ne disparaissent pas pour autant complétement pour laisser leurs places à une construction ad hoc de sens au moment même de l’interaction. Si c’était le cas, il serait impossible de reconnaitre quelconque action ou de comprendre la signification d’un comportement quotidien. Elles créent plutôt des espèces d’îlots de sens au sein desquels les individus se regroupent que l’on peut appeler en suivant Simmel les groupes de références. C’est en se réunissant autour de certaines normes devenues conventionnelles selon des références précises que les gens peuvent mobiliser des arguments attribuant à certains types de trajectoires un caractère déviant.

Or, ces groupes de références ne désigneraient pas uniquement un ensemble d’individus partageant les mêmes principes normatifs comme les personnes s’identifiant conservateurs face aux démocrates. Il s’agit également des groupes de références servant de principes régulateurs de la société, comme celles par exemple de l’inattention civile (ou l’indifférence polie) analysée par Goffman (1963) : ne pas dévier une personne étrangère de son chemin lorsqu’on se croise sur la place publique ou encore, ne pas regarder de manière imposante aux inconnus dans les transports en commun quitte à fixer le regard sur un endroit précis, ne pas leurs parler etc. Ce genre de comportements favoriserait à maintenir une certaine harmonie sociale, sachant qu’il serait impossible d’interagir avec chaque personne que l’on croise dans les rues, notamment dans les sociétés hautement urbanisées.

Toutefois, dans bien d’autres contextes, cette absence d’interaction est contestée, voire sanctionnée. Ne pas sortir de la maison pour longtemps n’est-il pas (ou n’était-il pas) considérée comme le symptôme d’un problème psychologique telle que la dépression ou n’appelle-t-on pas ‘ermites’ les personnes qui mènent une vie solitaire ?

Cette double face de refus de l’interaction est en effet constitutive de la société, toutes les deux bien ancrées dans nos vies quotidiennes. Selon les groupes de références à partir desquels on juge un comportement, les réactions se varient. Par conséquent, un même comportement peut être qualifié de déviant ou de normal selon la fenêtre à travers laquelle on s’y approche. Plus encore, c’est bien cette indéxicalité contrainte par certaines références communes à des groupes restreints qui permet de mettre en avant des justifications pour neutraliser et pour rationaliser les comportements déviants, et ces justifications peuvent être admises à l’échelle mondiale, dans certains cas.

2.

C’est à partir de ce constat que la compréhension de l’époque de la pandémie que nous traversons me semble pouvoir être analysée. Il nous semble utile d’en faire une description brève avant de passer à son analyse.

En effet, cela fait des mois maintenant que le monde entier subit l’impératif de confinement. Les gouvernements prennent des décisions restreignant la liberté de l’action des individus au nom d’un principe normatif qui est la santé publique[1]. Des mesures radicales variées ont été mises en oeuvre dans de différents pays, comme la fermeture des écoles, de certains commerces ou des lieux culturels. En Turquie, bien que le confinement soit hautement conseillé, hormis le couvre-feu appliqué pendant les week-ends, les citoyens turcs n’ont pas connu d’interdiction totale de sortir de chez eux, à la différence des français. Au contraire, de nombreuses usines, et notamment des ateliers restent ouverts où les ouvriers travaillent en proximité des uns des autres, bien souvent sans être équipés de masques ou de gants de protection[2]

Il est évident que l’impératif de ne pas sortir de chez soi est vécu des façons différentes selon les groupes sociaux auxquels on appartient. Nous pouvons identifier, selon l’absence ou la présence d’un travail à faire, trois catégories [3]. Tout d’abord ceux qui restent à la maison mais continue à travailler. Dans la plupart des cas, ce sont des fonctionnaires, des personnes effectuant une profession libérale pouvant se servir des outils technologiques de communication pour poursuivre leur travail, les cadres supérieurs ou les possesseurs des capitaux nécessaires pour se permettre le télétravail. Les personnes qui sont en retraite, en congé payé, les rentiers ou la haute-bourgeoisie constitueraient la deuxième catégorie qui, eux, peuvent s’offrir « un temps de qualité » avec les personnes cohabitantes ou profiter de ces « vacances » pour se cultiver autrement. Or, le groupe de personnes ayant perdu leur travail, ou qui n’en avaient pas même avant la propagation du virus et qui ne possèdent pas de capital nécessaire pour en créer une source de revenu sont, eux, obligés de demander de l’assistance auprès des autorités, de leur famille ou de leur entourage.

De l’autre côté du miroir, se trouvent les travailleurs qui ont « la chance » de ne pas être remerciés par leurs employeurs, donc de ne pas être tombés dans l’assistanat. Ils sont épargnés de l’interdiction grâce aux cartes ou des certificats d’identification réservés aux personnes sortant pour ‘la bonne cause’, à savoir leur travail. Et cette mesure ne concerne pas uniquement, comme nous pourrions l’imaginer, les travailleurs de santé publique, que l’on applaudit depuis les fenêtres chaque soir à 21h [4]. Il s’agit également des ouvriers dont les secteurs de travail ne sont pas soumis à l’interdiction de sortir, même si les marchandises qu’ils produisent ne sont pas celle de première nécessité. Conformément à la logique néolibérale, ils portent les risques de leurs propres survies par eux-mêmes. Afin de pouvoir continuer à payer les loyers aux rentiers, les factures de l’électricité au distributeurs privés, de l’eau et du gaz à la municipalité, les ouvriers sont obligés de se mettre « en danger ».

Face à cet état périlleux, les ouvriers essayent de faire entendre leurs voix, dans la plupart des cas en vain. Pour en donner un exemple, les travailleurs de ISKI et IGDAS ont fait un appel à la grève en mars pour récuser leurs conditions de travail [5]. Ils ne sont pas les seuls mais les revendications de certains d’autres ouvriers ont été accueillies avec de la violence comme c’est le cas pour les ouvriers d’une usine de confection, Akar Tekstil où le premier cas a été vu le 3 avril. Le lendemain, les travailleurs ayant fait recours à leur droit de cessation d’activité ont été menacés de ne pas recevoir leurs salaires. En plus il existe des vidéos qui montre l’attaque qu’ont subi les ouvriers syndiqués par les personnes proches du patron [6]. Tout cela, pour préparer à l’heure les ‘commandes’ qui ne font pas partie des produits de première nécessité.

Il existe bien évidemment des personnes qui sortent, malgré l’interdiction, même si ce n’est pas pour des raisons professionnelles ou vitales comme l’achat de la nourriture ou des produits d’hygiène. Les révolutionnaires, une partie du gauche ou simplement des citoyens qui font preuve de solidarité avec les plus démunis en font partie. Certains organismes politiques collaborent avec les municipalités, comme à Istanbul, pour la distribution des produits de la première nécessité dans les quartiers défavorisés. Certains font de porte à porte pour distribuer des flyers afin de renseigner les ouvriers sur leurs droits. Certains d’autres proposent de faire les cours pour les personnes les plus sensibles à la maladie comme les patients chroniques ou les personnes âgées. Certains d’autres encore, produisent des masques en tissu ou en plastique pour en distribuer aux commerçants et participent à la désinfection des places publiques. Il se trouve également des réseaux de solidarité de quartier pour le partage des produits alimentaires ou d’hygiène.

3.

Cette application sélective de la mesure d’interdiction crée-t-elle des situations intéressantes pour l’analyse en termes de déviance ? Peut-on parler de la déviance face à l’interdiction de sortir en temps de covid-19 ? Nous devrions admettre que l’application directe de la théorie de Howard Becker à notre situation semble inappropriée et cette inadéquation mériterait une section à part. Néanmoins, nous nous sommes permis d’entreprendre une aventure intellectuelle à l’aide de la perspective qu’il propose.

Nous avons vu plus haut que les groupes de références différents peuvent instituer des situations de déviance variées. Autre que son caractère mondial (au niveau géographique), politique (eu égard les mesures prises par les gouvernements), et juridiques (concernant les interdictions), la norme attachée aux pratiques face au coronavirus est également sociale. Il s’agit en effet des changements dans les manières de se rapporter aux autres. Dans certains cas, ces modifications sont bien réelles, dans certains d’autres, selon nous, la pandémie n’a fait que rendre visible certains modes d’interaction auxquels on fermait les yeux un peu plus facilement.

Puisque l’impératif de ne pas sortir de chez soi gagne une certaine souplesse selon la situation de travail, l’analyse des interactions en termes de déviance doit tenir en compte ces deux critères. Avant d’illustrer ces différentes situations, il serait utile d’examiner le tableau de Becker, montrant les différents types de comportements déviants (1963, p.20) :


Types de comportements déviants    |   Comportement obéissant   |  Comportement transgressant

Perçu comme déviant                         |       Accusé à tort                     |      Déviant Pure

N’est pas perçu comme déviant         |         Conforme                       |       Déviant discret


Puisqu’il souligne, comme on l’a vu, la nécessité pour un comportement déviant d’être identifié comme tel, sa catégorisation relie la perception à la position du comportement par rapport à la norme. Ceux qui sont perçus comme déviants et transgressent la norme seraient identifié de déviants purs. Ceux qui ne ni transgresse ni perçu comme déviants seraient conformes à la norme. En revanche, les deux autres types seraient encore plus intéressants pour l’analyse. Les comportements qui ne transgressent pas le principe normatif mais perçus comme déviants seraient accusés à tort, mettant les acteurs injustement à la marge et les acteurs qui commettent un acte méprisable mais qui échappent aux regards des autres seraient des déviants discrets. Ce dernier type de comportement est identifié comme déviant malgré son apparence privée car « les motivations déviantes comportent un caractère social même si la plupart des activités se déroulent de manière privée, discrète et isolée » (p.31).

D’une façon similaire, nous pouvons constituer un tableau qui nous permettra de mettre en rapport la situation de travail et l’impératif de ne pas sortir de chez soi :


                                 Travaille              |            Ne travaille pas

Sort                 |      Déviant sacrifié      |              Déviant pure

Ne sort pas      |        Conforme             |               Sacrifié


Dans notre société ou le travail détermine le statut maitre de l’individu (Hughes, 1993(1897), p.147 ; Becker, 1963, p.32), les personnes qui continuent à exercer leurs métiers malgré l’interdiction de sortir demeurent tout à fait conformes aux deux normes en temps de Covid-19. Les individus qui transgressent l’interdiction de sortir en plus de ne pas avoir un travail peuvent, de leur côté, être identifiées comme des déviantes pures. Ces deux cas ne montrent rien d’intéressant et les changements liés aux mesures prises contre la pandémie sont facilement repérables.

En revanche, ce que la pandémie a rendu visible, c’est les deux autres cas, à savoir les déviants sacrifiés et les sacrifiés tout courts. Pour ce qui est du premier cas, alors que la transgression du principe normatif de ne pas sortir de chez soi soit réalisée, le fait de le faire pour ‘la bonne cause’ permettra d’acquitter le déviant. Mais pour qui serait-ce la bonne cause ? Pour les patrons comme celui du Akar Tekstil, de l’usine de tapis Koza [7], ou encore du Ford Otosan [8] en particulier et pour la bourgeoisie en générale [9]. Et ceux qui ont peu à s’inquiéter au niveau économique comme les rentiers, les fonctionnaires ou ceux exerçant des professions libérales ayant suffisamment des capitaux pour travailler depuis chez eux n’osent pas lever leurs voix contre cette sacrifice admise en silence, même s’ils suivent avec de l’inquiétude les nouvelles de l’augmentation des cas du coronavirus dans le pays. Tout de même, alors, ce sont de bons gens puisqu’ils s’inquiètent mais « les bons gens sont soit naïfs soit hypocrites » (Hughes, p.93), et il suit « S'étant clairement dissocié de ces personnes et ayant déclaré qu'elles posaient problème, il était apparemment prêt à laisser quelqu'un d'autre faire le sale boulot qu'il ne voulait pas faire lui-même et pour lequel il a exprimé sa honte ». Serait-il abusé de faire référence à ces affirmations écrites au sujet des allemands en temps de camps de concentration ?

Pour le dernier groupe, à savoir les sacrifiés tout court, la seule chose qui a changé, c’est l’ampleur de la difficulté de survie. Les défavorisés n’ont pas attendus le coronavirus pour vivre en difficulté. Puisqu’il n’existe pas de possibilité de survie en dehors de l’économie de marché, les citoyens sans travail, les réfugiés, les prisonniers, le lumpenprolétariat, bref les autres continuent à échapper au quotidien de la plupart des acteurs sociaux, bourgeois, petit-bourgeois, ou la grande partie de la vaste classe moyenne. « Plus leur distance sociale est grande, plus nous laissons aux autres une sorte de mandat par défaut pour les traiter en notre nom. Quel que soit l'effort que nous fassions pour reconstruire les lignes qui divisent les groupes, il reste l'éternel problème de notre traitement, direct ou délégué, de tout groupe considéré comme quelque peu extérieur. » (p.95)

Conclusion

Pour conclure, nous pouvons dire que bien que la déviance de l’interactionnisme symbolique comprenne l’action déviante comme un comportement transgressant une norme -sous condition d’être identifié comme tel-, avec un léger déplacement du regard vers les critères de la macrosociologie, à savoir les rapports de production, nous pouvons identifier des différents types de déviance. Par ailleurs, ayant déplacé le regard de la création de la déviance au moment où se déroule la situation d’identification vers une échelle structurelle de la matrice de circulation et de la création de la plus-value, nous croyons avoir pu rendre visible les relations de l’indifférence incivile, dont certaines sont propre au temps de la pandémie.

En effet, les personnes qui sont excusées d’être sorties pour des raisons professionnelles, à savoir, dans bien de cas, les ouvriers, sont des déviants sacrifiés au nom de la continuation de la production de la richesse sachant que les activités professionnelles ayant la possibilité d’obtenir une autorisation de sortie ne sont pas toujours celles produisant les marchandises de la première nécessité. Ces autres qui s’occupent un sale-boulot ou si l’on adapte cette notion de Hughes à notre situation un boulot-malsain, se voient attribués, par contrainte, la responsabilité de s’occuper de la continuation du mode de production capitaliste tout en demeurants assujettis aux relations d’exploitation. La plaie de la société capitaliste qui saigne, ils sont les premiers à être sacrifiés afin d’éviter que la gangrène ne gagne l’ensemble du corps social.

[1] Pour un survol des restrictions en Turquie, écrit en français : https://www.ccift.com/actualites/n/news/principales-mesures-prises-par-les-autorites-turques-pour-endiguer-lepidemie-du-covid-19-2105202.html

[2] Le boycott du magasin SOK illustre bien cet exemple : https://sendika63.org/2020/04/bir-sok-iscisi-anlatiyor-insanlar-haftalik-izin-deyince-dinlenmek-nefes-almak-istiyor-fakat-biz-evde-daha-cok-strese-giriyoruz-584532/. Les négligences mortelles continuent depuis : https://patronlarinensesindeyiz.org/2020/05/28/normallesme-maskeyi-bile-emekciye-cok-goruyor/

[3] La même catégorisation peut s’appliquer à la communauté francophone d’Istanbul : https://lepetitjournal.com/istanbul/la-communaute-francaise-lheure-du-coronavirus-en-turquie-iii-278362

[4] https://www.birgun.net/haber/saglik-calisanlarina-destek-icin-alkis-eylemi-292428

[5] http://www.yeryuzupostasi.org/2020/03/22/iskide-calisan-800-sayac-okuma-iscisi-korona-onlemi-alinmadan-calismaya-zorlanmalarina-karsi-greve-cikti/

[6] https://www.evrensel.net/haber/401299/koronavirus-vakasi-cikan-akar-tekstilde-is-durduran-iscilere-sopalarla-saldirildi

[7] https://www.evrensel.net/haber/405051/1-iscinin-kovid-19a-yakalandigi-koza-halida-isciler-hepimize-test-yapilsin?utm_source=anasayfa&utm_medium=manset&utm_campaign=haber&slide_order=16

[8] https://www.evrensel.net/haber/405047/ford-otosanda-11-iscinin-kovid-19-testi-pozitif-cikti?utm_source=anasayfa&utm_medium=manset&utm_campaign=haber&slide_order=18

[9] http://komundergi2.com/tayyip-erdogan-ve-fahrettin-koca-kuzuyu-kurt-ile-oldurur-cobani-ile-yer-sahibi-ile-de-aglar-vefa-pinar/

Bibliographie

• Becker H., Outsiders, Studies in the sociologie of deviance, 1963, A Free Press Paperback

• Hughes E.C., The Sociological Eye, Selected Papers, 1993 (1897), Transaction Publishers

• Goffman E., Stigma, Notes on the management of spoiled identity, 1963, TouchStone Book

Références numériques

• https://www.ccift.com/actualites/n/news/principales-mesures-prises-par-les-autorites-turques-pour-endiguer-lepidemie-du-covid-19-2105202.html

• https://sendika63.org/2020/04/bir-sok-iscisi-anlatiyor-insanlar-haftalik-izin-deyince-dinlenmek-nefes-almak-istiyor-fakat-biz-evde-daha-cok-strese-giriyoruz-584532/.

• https://patronlarinensesindeyiz.org/2020/05/28/normallesme-maskeyi-bile-emekciye-cok-goruyor/

• https://lepetitjournal.com/istanbul/la-communaute-francaise-lheure-du-coronavirus-en-turquie-iii-278362

• https://www.birgun.net/haber/saglik-calisanlarina-destek-icin-alkis-eylemi-292428

• http://www.yeryuzupostasi.org/2020/03/22/iskide-calisan-800-sayac-okuma-iscisi-korona-onlemi-alinmadan-calismaya-zorlanmalarina-karsi-greve-cikti/

• https://www.evrensel.net/haber/401299/koronavirus-vakasi-cikan-akar-tekstilde-is-durduran-iscilere-sopalarla-saldirildi

• https://www.evrensel.net/haber/405051/1-iscinin-kovid-19a-yakalandigi-koza-halida-isciler-hepimize-test-yapilsin?utm_source=anasayfa&utm_medium=manset&utm_campaign=haber&slide_order=16

• https://www.evrensel.net/haber/405047/ford-otosanda-11-iscinin-kovid-19-testi-pozitif-cikti?utm_source=anasayfa&utm_medium=manset&utm_campaign=haber&slide_order=18

• http://komundergi2.com/tayyip-erdogan-ve-fahrettin-koca-kuzuyu-kurt-ile-oldurur-cobani-ile-yer-sahibi-ile-de-aglar-vefa-pinar/

vendredi 26 juin 2020

Capitalisme, Méritocratie et Immigration

 Introduction

La notion de méritocratie est en générale employée dans le contexte éducatif. On parle, notamment après les sociologues de l’éducation comme François Dubet ou Marie Duru-Bellat, du système de mérite ayant comme objet d’investigation l’égalité des chances et l’égalité des places au sein de l’institution scolaire.

Or, lorsque Michael Young avait créé ce néologisme dans son roman dystopique au milieu du XXème siècle, la méritocratie sortait comme le principe fondamental de l’organisation sociale. Il l’employait pour exprimer -en passant par le système éducatif, certes – une transformation de l’ensemble de la société, cette transformation ayant pour conséquence la suppression de l’ancienne division sociale à la base des classes sociales et l’établissement d’un nouveau type de scission entre les élites méritantes et la sous-classe dépourvue de réussite liée au mérite.

A son époque, et encore aujourd’hui, le capitalisme et les rapports de production qui en découlent dominent les systèmes économiques de l’ensemble des sociétés. D’ailleurs, l’organisation socio-politique sous capitalisme en prend également sa part, prouvant de nouveau l’argument de Karl Marx selon lequel l’infrastructure (les rapports de production) détermine la superstructure (les institutions comme l’éducation, la politique, la culture etc.). La seule présence de l’augmentation du nombre des départements de gestion et le volume du financement qui leur est destiné au sein des universités au détriment des disciplines comme les sciences humaines et sociales nous le prouve.

Toutefois, la méritocratie qui est la guide de route de l’invasion de la logique économique (et celle des formes d’accumulation du capitalisme se présentant différemment selon le temps et le contexte géographique) ne concerne pas uniquement le champ éducatif. En effet, dans son article daté de 1978, Norman Daniels définissait la méritocratie comme « une société dont les institutions fondamentales sont gouvernées par une théorie partiale de la justice distributive » (p. 207). Ainsi, la méritocratie dominerait l’ensemble des institutions de base de la société et la notion de justice y jouerait un rôle à expliquer.

De ce fait, les liens entre l’institution politique des pays gérés par un pouvoir central, à savoir l’Etat-nation et la méritocratie peuvent être également démontrés. En effet, ce travail sera consacré à examiner, dans un premier temps, les rapports qu’entretient le système juridique concernant la gestion des frontières et la méritocratie sous capitalisme. Nous espérons ainsi de mettre de la lumière sur la nature méritocratique des politiques d’immigration dans leur ensemble. Dans un deuxième temps, il s’agira de délimiter le contexte, et d’étudier les politiques d’immigration spécifique de la Turquie afin de démontrer en quoi elles favorisent la logique méritocratique. Finalement, dans l’objectif d’illustrer nos propos, nous allons nous focaliser sur l’industrie de textile où la main-d’œuvre étrangère est employé de façon considérable.

Capitalisme, Méritocratie et la Gestion des Frontières

Le système d’asile Européen date de l’après Deuxième Guerre Mondiale et a pour but de répondre au problème de la déplacement massif des populations ayant besoin de la protection en dehors de leurs pays dévastés par la guerre. En effet, la Convention de Genève signée en 1951 avait pour objectif d’octroyer l’asile aux réfugiés provenant des pays européens et pour des raisons liées uniquement à la guerre continentale.

La levée de cette limitation géographique et temporale par la signature du Protocole de New York en 1967 s’inscrit dans la suite de la libéralisation des régimes de la gestion des frontières. En effet, les pays européens ruinés par la guerre avaient besoin d’une reconstruction à la fois au niveau économique et sociale et la main-d’œuvre migrante y a joué un rôle fondamental (Castles & Miller, 1998). Ainsi l’immigration lié au travail a été encouragée par bien d’économies industrielles, des accords entre les pays occidentaux et ceux en développement comme la Turquie, la Tunisie ou encore la Corée ont été signés (Hardy, 2009).

Or, en dehors des travailleurs recrutés des pays étrangers conformément aux accords bilatéraux, ceux venant aux sociétés d’accueil de façon « illégale » et pour des raisons autre que la demande d’asile, étaient encore plus profitable au pays. En effet, la charge économique des Etats augmentait de façon considérable eu égard le financement du système de la sécurité sociale et des dépenses publiques visant également les migrants. Avec notamment la crise de 1973, la diminution des dépenses de l’Etat est devenue nécessaire et des mesures draconiennes ont été mises en place concernant l’immigration.

Le besoin de la main-d’œuvre pas chère n’était pas annihilé pour autant. L’armée de réserve de travail, facile à exploiter, les travailleurs migrants ont continué d’être désirés, bien que de manière non-formelle. La permission discrète de la prolifération de l’économie informelle, largement dominée par la main-d’œuvre migrante, avait pour but de satisfaire ce désir.

En effet, la place laissée au secteur informel vise la création de la plus-value à des coûts minimes, grâce notamment aux politiques d’immigration modifiées en fonction des exigences de l’économie nationale (Akkuzu, 2015). De ce fait, la forme d’accumulation actuelle, à savoir néolibérale, du capitalisme désire les frontières étatiques.

 Par ailleurs, la présence du secteur informel est un facteur d’attraction pour les migrants outre les régimes de visa flexibles, la proximité géographique, la facilité d’accès, la présence des réseaux de connaissance ou de famille etc. (Toksöz, Seyhan, & Kaşka, 2012)

Les liens entre la méritocratie et l’immigration deviennent visibles, lorsqu’on s’intéresse à la gestion des frontières à partir de cette perspective. En effet, d’une part, le secteur informel, du fait d’être exempte de régulation, est un lieu pour excellence pour le principe de « travailler plus, réussir plus ». D’autre part, le système de gestion des frontières est lui-même méritocratique ne serait-ce que par la présence d’un système de visas.

En effet, après les travaux pionniers d’Abdulmalek Sayad, les recherches s’intéressent plus aux conditions de départ des immigrés ou émigrés. Suivant cette pensée selon laquelle l’immigration n’est pas seulement un phénomène à analyser d’un point de vue de la société d’accueil, mais un processus relativement long commençant par le pays d’émigration, il nous faudrait nous intéresser au régime de visas dès le pays de départ.

 En effet, l’argent nécessaire pour la possession d’un passeport, le niveau d’éducation ou les conditions de vie exigées pour obtenir un visa pousse ceux dont qui ne sont pas « à la hauteur » de chercher des manières « légales » pour justement améliorer leurs qualités de vie. Sur ce point, rappeler la définition donnée par Nese Ozgen de l’immigration comme non pas une identité ou un statut mais « un produit de la négociation » sera également utile (Özgen, 2014, p. 135). 

Par ailleurs, cette négociation ne se termine pas une fois qu’on arrive à la société d’accueil. Afin de se faire une place au sein de cette société, il faudra assurer la pleine intégration, qui n’est finalement qu’un idéal républicain. Ceux qui connaissent mieux la langue du pays d’arrivé, qui sont dotés des moyens pour réussir et font le plus d’efforts pour en obtenir s’ils n’en ont pas, trouveront, selon cet idéal, leur place dans cette société.

Migration et Méritocratie en Turquie

En Turquie, les politiques visant la gestion des frontières et l’immigration ont connu une modification majeure notamment après « la crise migratoire » due à l’arrivée du plus grand nombre de réfugiés que le pays n’ait jamais connu auparavant. En effet, la Turquie est l’un de pays de destinations privilégiées (avec Le Liban et la Jordanie) de la migration de masse causé par la guerre civile syrienne qui a commencé en 2011 (İçduygu & Sert, 2019). A ce jour, le nombre de syriens enregistrés est plus de 3,5 millions (Göç İdaresi, 2020).

Prise en charge par le bureau des étrangers jusqu’à la mise en vigueur de la Loi sur les Etrangers et la Protection Internationale en 2014, l’immigration est devenue l’affaire de la Direction Générale de la Gestion des Migrations, liée directement au Ministère des Affaires Intérieures. Cette absence institutionnelle jusqu’en 2013 était due d’une part à l’histoire d’immigration du pays constituées notamment de l’arrivée des migrants « soydas », d’ethnicité turque ou turcophone ; d’autre part du refus de la Turquie de supprimer le principe de la limitation géographique pendant la signature du Protocole de New York, cité plus haut.

En effet, en Turquie, contrairement aux idées préconçues, il n’y a que quelques réfugiés juridiques[i]. Autrement dit, le statut de réfugié n’est attribué qu’aux individus provenant des pays européens et il y’en a très peu. L’arrivée massive des syriens -qui était considérés comme des « invités » au départ- a nécessité la création d’un statut juridique qui leur était spécifique : la protection temporaire.  

Ainsi, depuis 2013 les Syriens enregistrés se trouvent sous protection temporaire qui leur attribue certains droits fondamentaux comme l’accès aux services publics telles que l’éducation. Le taux de scolarisation des enfants Syriens est de 65%. Bien que ce pourcentage soit important, des centaines de milliers des enfants, notamment les adolescents, se trouvent en dehors du système éducatif. Par exemple, le taux de scolarisation des enfants à l’école primaire est de 96%, or, celui pour les enfants au collège est de 55% et au lycée, 24%[ii].

Les Syriens sous protection temporaire sont également autorisés à obtenir un permis de travail, depuis 2016. Or, très peu d’entre eux travaillent de façon légale, car le permis est octroyé seulement à ceux dont l’employeur a fait la demande auprès les autorités publiques et seulement 6 mois après avoir été enregistré. Puisque faire travailler un migrant de façon légale augmente les charges économiques et coûte à l’employeur, très peu d’entre eux accepte d’en faire la demande, ce qui cantonne les réfugiés Syriens au secteur informel.

Un autre facteur qui pousse les réfugiés au sein du secteur informel, c’est la mesure connue comme la ville-satellite. En effet, l’insuffisance des camps de réfugiés eu égard le grand nombre des réfugiés syriens (et aussi ceux sous protection internationale qui attendent d’être envoyés à un pays tiers) a causé le développement d’un système d’hébergement particulier. Selon ce système, les réfugiés sont enregistrés dans une ville où ils sont obligés de se pointer régulièrement au commissariat et leur déplacement à l’intérieur du pays est soumis à l’autorisation, sous condition d’avoir un prétexte acceptable et à court durée.

Ce confinement en ville d’enregistrement dont les économies respectives sont déjà fragiles, oblige les réfugiés, qui subissent dans la plupart des cas une déqualification, à accepter les travaux précaires, pour des rémunérations très basses, sans sécurité sociale au sein du secteur informel. Ils travaillent pendant des heures très longues, exploités au point de ne pas recevoir leurs salaires par des employeurs qui savent qu’en cas de non-paiement, ils ne peuvent pas aller se plaindre auprès de la police à cause du risque de subir des pénalités d’avoir travaillé sans permis de travail.

Les problèmes liés à l’absence de travail dans ses villes-satellites pousse les réfugiés à émigrer de nouveau vers les grandes villes ou l’offre de travail est plus grand au sein du secteur informel. Ils travaillent, enfant ou adulte, dans le bâtiment, dans les champs agricoles en tant que travailleur saisonnier, ou dans les ateliers de textile.

L’industrie de textile

Parmi les industries manufacturières, l’industrie de textile occupe la première place en termes d’informalité. (Erol & al., 2017). Elle vient après l’industrie d’automobile dans la production économique de la Turquie. Puisqu’il n y a pas besoin d’avoir des équipements de haute technologie les pays en développement comme la Turquie s’en servent pour booster leurs économies.

Par ailleurs, l’adoption du néolibéralisme qui encourage une organisation de travail flexible notamment grâce aux sous-traiteurs, la force de travail des migrants trouve son utilité au sein de cette industrie. En effet, l’emploi informelle devient beaucoup plus facile du fait du caractère dispatché de la production dans les petits ateliers spécialisés sur une tache particulière.

Pour des pays de tiers monde comme la Turquie qui produisent pour les pays occidentaux, l’emploi de la main-d’œuvre migrante est chose courante (Dedeoglu, 2008)[iii]. Dans un contexte de compétition mondiale, afin d’augmenter les chances de réussite, les pays font appel à la force de travail migrante pour baisser le coût de production. D’ailleurs ce sont eux, en générale, qui acceptent d’effectuer les travaux de 3D (dirty,  difficult, dangerous), eu égard leurs conditions de vie très précaires.

Selon le rapport de Metal-Is sur l’emploi de la force de travail migrante au sein de l’industrie de textile à Istanbul (Erol & al., 2017), il y a d’importants facteurs qui contribuent à l’inégalité subie par les travailleurs migrants.

Tout d’abord, il existe un écart inévitable entre les travailleurs nationaux et ceux migrants en termes de rémunération peu importe le niveau d’éducation, d’expérience ou l’âge. De ce fait, il nous serait possible de dire que le mérite ne joue pas un rôle important dans la réussite professionnelle des migrants, qui, malgré leurs niveaux d’études, vont subir des discriminations du fait d’être migrant.

Or, il existe des liens, toujours selon le même rapport, entre la maîtrise de langue du pays d’accueil, ou le niveau d’éducation qu’ils ont selon les pays d’où ils viennent. Autrement dit, venir des pays où les conditions de vie et d’éducation était relativement supérieure est un atout pour obtenir une meilleure rémunération.

Cette corrélation entre le niveau d’éducation antérieur ou l’aisance dans la langue de la société d’accueil, nous illustre une façade de la méritocratie, tout en sachant qu’il faut être prudent face à cette affirmation. Car il faut relativiser les effets positifs du niveau d’éducation en vue de la déqualification subie par beaucoup de migrants, faute de reconnaissance des diplômes ou l’absence de l’autorisation de travail.

Conclusion

Le capitalisme, et notamment sa forme d’accumulation néolibérale qui domine le monde depuis les années 1980 a besoin des frontières afin de mieux se procurer de la main-d’œuvre pas chère. En plus, la délocalisation de la production vers le tiers monde conformément à la nouvelle division du travail à l’échelle mondiale a poussé les pays en développement comme la Turquie à encourager l’emploi de la force de travail migrant, notamment grâce au contrat silencieux passé entre l’Etat et les entreprises dont l’objectif est la prolifération du secteur informel. Ce contrat se fait à travers les politiques migratoires qui mettent en place des dispositifs comme les villes-satellites ou la nécessité attribuée aux employeurs d’obtenir l’autorisation de travail pour les migrants qu’ils emploient. Les migrants travaillant au sein de l’industrie de textile, dont le niveau d’éducation est supérieur ou qui maitrise la langue turque se trouvent dans des conditions relativement favorisées, conformément à la logique méritocratique. Cependant, cet effet positif doit être relativisé, en vue des discriminations qu’ils subissent du fait simplement d’être migrants face aux travailleurs nationaux, qui, eux, gagnent plus pour la même quantité de travail. 


Bibliographie

Akkuzu, I. (2015). Göç ve Kapitalizm. DİSKAR, Türkiye Devrimci İşçi Sendikaları Konfederasyonu Arasştırma Enstitüsü Bülteni(4), 20-30.

Castles, S. (2002). Migration and Community Formation under Conditions of Globalization. International Migration Review, 36(4), 1143-1168.

Castles, S., & Miller, M. (1998). The Age of Migration : International Population Mouvements in the Modern World. London: Macmillan.

Daniels, N. (1978). Merit and Meritocracy. Philosophy & Public Affaires, 7(3), 206-223.

Dedeoglu, S. (2008). Women workers in Turkey: Global industrial production (IB Tauris).

Erol, E., & al., e. (2017). Suriyeli Göçmen Emeği, İstanbul Tekstik Sektörü Araştırması. İstanbul: Birleşik Metal-İş Yayınları.

Göç İdaresi. (2020, 06 27). goc.gov.tr. Récupéré sur https://www.goc.gov.tr/calisma-izni-sss

Hardy, J. (2009). Migration, migrant workers and capitalism. International Socialism, 2(122).

İçduygu, A., & Sert, D. (2019). Introduction: Syrien Refugees, Facing Challenges, Making Choices. International Migration, 121-125.

Özgen, N. (2014). Sınırı Düşünmek ya da Sınırda Düşünmek (Söyleşi). Dans D. Danış, & İ. Soysüren, Sınır ve Sınırdışı (pp. 133-151). NotaBene.

Toksöz, G., Seyhan, E., & Kaşka, S. (2012). Türkiye'ye Düzensiz Emek Göçü ve Göçmenlerin İşgücü Piyasasındaki Durumları.



[i] Néanmoins, nous allons employer le terme réfugié comme équivalent du terme migrant.

[ii] Les chiffres sont issus du texte de ma présentation sur les problèmes rencontrés par les enfants réfugiés, coécrit avec Didem Danis, à l’Institut Français en février 2020 dans le cadre de l’évènement Fusée de Détresse.

[iii] Aktaran : Danis, 2017