vendredi 16 novembre 2018

Salut Sylvia. Ca peut paraître un peu brusque, mais je me demande si le moment ne soit pas venu pour que nous nous séparons. Ou que je me sépare de quelque chose mais je ne sais pas de quoi. Ce texte ne serait peut-être pas conforme à ce qu'on disait qu'on allait faire de ce blog mais tant pis. L'écriture me manque et le nombre de textes en brouillon s'accroit. 

Avant, j'écrivais pour me vider la tête. Je me mettais devant l'écran et je n'y pensais plus rien, y compris à ce que j'écrivais. Je m'en foutais de ce qui sortait de mes doigts. J'avais besoin de cet espace de liberté. De dire des choses sans m'arrêter sur les conséquences éventuelles de ce qui s'écrit. Ni pour les autres, ni pour moi même, ni donc pour nous. Vous m'avez appris faire la part des choses. Mais je ne suis pas heureuse. 

Enfin si, je suis heureuse. Je découvre la beauté de l'amour, de l'amitié, de l'humain. Je rencontre, je me rencontre tous les jours mais je cherche sans cesse, dans une quête qui semble être éternelle, une quête de désobéissance aimante, de révolte reconciliant, de perte fertile, et c'est plus que beau. 

Mon détachement ne date pas d'hier. Une chambre à soi, je l'avais. J'avais suffisamment de stratégie de privilégiée pour ne pas tomber dans un sentiment d'injustice. Je manipulais les mots à ma guise. Je m'en sortais, quoi qu'il advient, quoi qu'essaye de me faire du mal, de discriminer, de dominer, de soumettre. Je ne savais pas encore que je vivais dans une illusion concrete, réelle et matériellement vraie. Je ne me sentais pas privilégiée. Je méritais ce bonheur. Je faisais le nécessaire pour y parvenir. Je réussissais ma vie. La vie me prenait en charge sur une matrice de contrôle de soi, de maîtrise de soi consentente, de mobilisation joyeuse, de domestication. Je n'y mettais pas de mots. Je ne le peux toujours pas. Je balbutie. 

Le français est bienveillant, il me tolère. Il tolère mes fautes, il trouve mon accent mignon et me pardonne quand je trébuche. Mais il ne comprends pas que d'avance, je ne suis pas l'une des sien-ne-s et que cette condition d'inégalité de départ m'est morbide, et que l'humain s'habitue à tout car iel est capable d'inventer ses propres stratégies de survie qui lui devient la seconde nature et qu'il est difficile de s'en défaire même quand on a plus trop besoin et que le théâtre humain est une scène qui s'accomplit toute seule dans la performance quotidienne, qu'il n'y a pas de dehors, que c'est une chemin miné et que je risque d'y laisser ma peau. Ca ne veut rien dire pour vous, sauf une certaine exagération en manque d'attention peut-être. Vous seriez proches… 

Sylvia, dans un après-midi de printemps, j'avais écrit dans mon carnet qu'il ne fallait plus y écrire. Qu'il fallait vivre. Je voulais sortir de ma tête. Je voulais la poser au milieu d'un autoroute et attendre le prochain camion pour qu'il vient l'écraser comme une mouche. Je connaissais peu à l'époque des paroles qui prônaient la nécessité de suppression de toute forme de domination. La domination de l'humain sur l'humain, la domination de l'humain sur la nature, la domination tout court. J'avais besoin de rapprendre les mots quotidiens, le mots de la rue, pour l'expression des sentiments, des vécus. Afin de pouvoir me comporter comme une adulte, je devais redevenir enfant. Dans un monde où les enfants sont dominé-e-s, où iels essayent sans cesse d'en prendre la revenge lorsqu'iels sont adultes (comme la dit si bien A.), où être de gauche est vouloir rester adolescente, ou l'adolescence est méprisée, c'est difficile. C'est encore plus difficile lorsque redevenir enfant fait surgir des problèmes de l'enfance noyés, poussés dans le puit de la normalisation; lorsque les plus proches sont loin pour soutenir et d'autres plus proches ne sont proches que dans ce langue lointain. Lorsque je n'arrive pas à me confier, lorsque je découvre que ma chambre à moi n'a jamais été à moi. Rien n'est à personne. Tout est à nous. 

Depuis cet après-midi dans le tramway qui m'amenait vers le nouveau chez moi, j'ai cessé d'écrire dans mon carnet. Progressivement je suis devenue quelque chose que ce langue-là ne me permet pas d'exprimer. Ou que je ne suis pas suffisamment forte pour le mettre en mots. Toujours pas, jamais assez, jamais noir et blanc non plus. Quand le détachement intellectuel ne correspond pas à l'expérience mais que la mise en mots d'expérience n'est pas satisfaisante, on tombe. On tombe comme les bonnes accusées d'avoir volé la cuillère en argent, comme l'assassine insomniac, comme l'oeuf en non-devenir, comme la rose blanc posé sur la tombeau du défunt lorsqu'il a l'air apaisé dans son sommeil maquillé.

Je veux lire des romans Sylvia. Je veux en lire sans culpabilité. Je veux en parler et en écrire. Je veux en chanter. 

Je lève mon verre à ton bien-être dans ce monde
Je rêve d'un leurre où le bien-être est à nous 
Sylvia, tu me pardonneras. 

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