dimanche 19 août 2018

J'aurais voulu porter des lunettes quand j'étais petite
les gens qui en portaient avaient l'air de bien se connaitre dans au moins une chose
la découverte fut décevante, je me connais en rien, ne me reconnais en rien
sauf dans mes pas hésitants lorsque je m'engage dans quelque chose avec enthousiasme mais
je me retrouve en besoin d'encouragement, incapable de continuer toute seule
puis je m'entends, c'est contre cette culpabilité et de manque de confiance qu'inculque aux femmes la société patriarcale que je dois me révolter
c'est précisément là dedans qu'il faut puiser mes sources pour propulser l'énergie créative
sans pré-juger mes propres capacités
sans me limiter dans un pessimisme auto-réalisateur
sans me cantonner dans la volonté mais passer à l'acte
c'est ce que font les femmes fortes que j'admire tant

puis je regarde autour de moi et je croise les regards avides de certains hommes
j'entends "tu n'avais pas honte?" d'un mec qui a entendu que j'ai participé à la Pride de Nuit
"il faut qu'une femme soit pudique" d'un autre qui remarque que je ne porte pas de soutien gorge
je passe devant le jardin public avec mon tablier noir de cuisinière et un mec en tee-shirt rose s'avance vers moi bras ouvert pour me dire combien je suis belle
C se montre non-passivement défensif quand M essaye de parler de l'hypersexualisation des femmes noires dans l'imaginaire collectif à partir de ces propres expériences, comme si c'était lui qui se faisait harceler dans la rue
et nous finissons par être identifiées comme une bande de femmes insatisfaites, en manque de légèreté suffisante pour séduire les hommes
je n'ai pas pu lui dire que j'étais amoureuse d'une femme
il ne serait évidemment pas contre la possibilité d'aimer qui on veut
l'ouverture d'esprit, fantasmes pornographiques, appelez ça comme vous voulez
mais ça me limite dans la mise en mots de mon expérience
et c'est bien ça le problème…

je suis maladroite, et mes mots ne veulent pas dire ce qu'ils font entendre, très souvent
manque de confiance, non maitrise de la langue, naiveté, prétention, stupidité …
ma parole n'est pas toujours féministe, ni même engagée
et je ne suis certainement pas celle qu'on voudrait que je sois, quelque soit ce "on"
je tâtonne, j'oscille, je recule, je tombe mais je sais qu'il faut se remettre debout
et je retrouve cet espoir quand je pense à cette ville italienne qui fabrique de l'amour du passé au présent
avec elle, avec elles, avec nous, je répète dans ma tête

au revoir la honte

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