vendredi 6 avril 2018

séance thérapie 2

Il n'y a pas grande chose à dire sauf peut-être que nous étions encore heureux. Ma sœur était trop petite (je réalise le passage du temps sur elle, littéralement)! J'adorais jouer avec elle, ce qui est mieux qu'une poupée, c'est une poupée vivante et... chiante. Bon, deuxième partie concernait plus ma mère, je m'intéressais plutôt à ses yeux marrons, toujours grands ouverts comme pour vouloir y intégrer d'un seul coup tout un monde. Je faisais partie de ce monde-là. Un peu plus tard, quand j'avais 10 ans peut être et elle en avait 5, j'ai commencé à créer d'autres mondes pour elle. Mon art consistait à faire des spectacles des marionnettes et des peluches pour elle et sa copine, la fille de notre voisine de la maison de 5h à mari alcoolique (avec le mari alcoolique de la maison de 8h, et mon père, ils faisaient une bande de connards-prets-à-s'enflammer). Nous en avions besoin.

Notre maison était entourée d'un petit jardin où, pendant l'été, nous faisions du barbecue des poissons frais que l'oncle Tuncay avait péché le matin même. J'y avais planté avec mon père un pin et le pêcher était pour ma sœur. Il y avait aussi un citronnier, un grenadier, un pommier, un prunier... Le pin était le seul à ne pas porter des fruits... Dans un moment donné, je m'en souviens, ma mère avait même un coin potager. Combien je détestais l'odeur de la terre et ses mains sales. Je voulais qu'elle soit une mère moderne, qu'elle nous parle de son travail et non des tomates, qu'elle parte avec ses amies les soirs et non rester faire la cuisine et le ménage tout le temps toute seule. Une fois débarrassée de mon père, elle s'est remise à la fois à finir ses études supérieures et enchaîner une maîtrise; et aussi à cultiver son petit jardin cette fois d'appartement. Toutefois, elle n'a jamais arrêté de faire le ménage d'une façon presque obsessionnelle. Il y a des choses qu'elle n'arrive pas à nettoyer de son passé, j'imagine. Je t'aime maman.

Je disais que nous étions heureux, j'adorais ma petite sœur, je l'aime toujours. C'est vrai qu'on ne parle pas beaucoup. Après, je ne parle pas beaucoup avec nulle personne mais ce que nous partageons avec les personnes avec lesquelles je parle de temps en temps, c'est précieux. En même temps, puisque "beaucoup" est toujours relatif et référentiel, je peux dire que je parle beaucoup avec certaines personnes, que d'autres m'en excusent.

Du coup, j'étais petite, je me savais petite parce qu'on me le disait souvent, mais je me savais grande aussi parce que j'était la grande sœur de ma petite sœur. Ma confusion ne date pas d'hier. Au fait, ce n'est que partiellement vrai. Je ne m'en souviens pas du tout de la manière dont on m'appelait. Mes souvenirs les plus anciens ne datent pas si loin que ça. Je crois que je ne réfléchissais pas du tout, je vivais, c'est tout. Quelle naïveté! Avais-je une heureuse enfance? Mais bien sûr! Mais ça aussi, est partiellement fausse parce que je ne sais pas comment me prononcer sur l'ensemble des gazillons de seconds/situations/échanges/conflits/aventures/jeux qui ont constitué mon propre passé. Enfin, il y a eu des moments où j'étais contente, d'autres non, petits traumas, parfois peur et fascination simultanées, normal quoi. 

Sylvia, tu n'existais pas à cet époque, ni les autres d'ailleurs. Autre chose qui reste intacte : je n'existais toujours pas. C'est ça le problème de mémoire. Qu'est-ce que vous faites d'ailleurs? ca me ferait plaisir de vous parler un peu. 

Menteuse, ça ne te fera pas plaisir. Ce n'est qu'une expression vide et froide que tu as appris par cœur parce que les français aiment beaucoup et fonctionnent par des expressions toutes-faites qui leur servent de mots de civilité. Mais tu n'as pas de courage pour les dire ça en face, et puisque tu ne peux pas fabriquer suffisamment intelligemment les tournures de phrases qui t'aideraient à contourner ce sens artificiel d'une manière sympathique, tu les emplois quand même. Tu n'as pas honte de dire des choses aux quelles tu ne crois pas véritablement? Enfin, ça ne veut pas dire que tu te balades perpétuellement avec une masque parce que tu oses de temps en temps, avec des personnes avec lesquelles tu crois avoir une relation plus ou moins établie et sécurisé. As-tu peur de ne pas être aimée, appréciée? 

Bien évidemment Sylvia, comme tout être humain, je crois? Après je ne pense pas que c'est une motivation constante dans mes rapports aux autres. Il est pourtant vrai que l'impératif d'être en plein santé physique et mentale m'oppresse un peu. D'autant plus que les catégories des pathologies sont des constructions historiques, elles aussi (cf. homosexualité, dysphorie de genre, pourquoi pas d'autres?). J'ai lu Tezer Ozlu, j'ai lu ses romans comme si c'était de la poésie. Comment je peux vouloir "guérir"? Mais pourquoi je ne voudrais pas être seine? Parce que c'est un idéal dont la seule fonction est de faire sentir celles et ceux qui n'y arrivent pas, mauvais-e-s dans leurs peaux. Certain-e-s le prend comme un outil de négociation pour réformer la psyché. Mais dans la mesure où la psyché reste une autorité qui fait grâce par ces améliorations, comment peut-on parler d'une Ayça qui veut être/aller bien? La psyché n'appartient-elle pas à Ayça?

Bah non, tu sais bien que l'institution de la psychanalyse freudienne et compagnie est une privatisation de la psyché, qui pose les problèmes en amont pour y apporter des solutions. Elle n'appartient à personne, encore moins à un sujet, d'autant plus que le sujet est une invention de l'histoire. 

Ou à l'inverse, c'est peut-être parce que je n'y fais pas suffisamment de confiance de par mon propre narcissisme et volontarisme individualiste qui se veut capable de résoudre ses problèmes au fur et à mesure qu'ils surviennent dans leur contexte propre? 

Je sais que tu as tendance à te sous-estimer puisque tu crois connaître ton coté miroir et que ça te terrorise de t'aimer toi-même par peur de t'enfermer dans ta réflexion mais tu exagères. Je te rappelle que tu nous a créé pour esquiver l'autorité suprême et incontestable de ta psyché qui se veut souveraine. La pauvre, elle ne connaît pas mieux que ça, elle non-plus. 

Jung m'avait beaucoup aidé dans un moment donné mais depuis que j'ai appris qu'il était antisémite je l'accuse et m'accuse d'y avoir trouvé refuge. 

Tu ne peux pas diaboliser l'intégralité d'une personne à cause de certaines de ses idées. Il s'était trompé ou il ne connaissait pas la gravité de ces pensées-là. Tu as mangé de la chair pendant des longs années. Tu n'arrive toujours pas arrêter de fumer. Milles prétextes pour te culpabiliser d'avantage. En diabolisant les autres tu te sens mieux dans tes propres incapacités? 

Non, c'est plus que ça Sylvia, et tu le sais bien...

Tu n'as pas de meilleurs arguments? Tu cherches des boucs émissaires, c'est tout. 

Je cherche une utopie. 

Va falloir la créer ma petite, puis on y déménagera tout-e-s ensemble.

Oui mais j'ai envie de continuer à écrire sans savoir sur quoi. L'ambiance de ce soir est de Pink Floyd, Division Belle. Ne me jetez pas des pierres, mais celui-là est mon album préféré. Oui je sais c'est un point de discord énorme qui a presque déclenché une guerre l'été dernier lorsque j'étais à Istanbul avec A2. J'attendais une importante réponse à ce moment. Je l'attends toujours sans pouvoir m'avouer qu'il ne fallait pas attendre. Ces sont des High Hopes. Elles vont me rendre folle. Je vais devenir folle et ce n'est même pas un problème. Je me demande si je ne peux pas rentrer vivre à Istanbul. Je peux faire mon master dans mon ancienne université. Si je reste apolitique, il y a moyen que je survive. Je peux même travailler avec A et louer un appartement pas très loin du Bosphore. Je ferais des longues promenades, donnerai des miettes de simit aux oiseaux quand je passe à l'Anatolie et boirai du thé noir à Kuzguncuk. On m'a dit qu'ils ont fermé le Cinaralti probablement pour le transformer à un magasin de tapisserie orientale ou de chaussures de marque. Quel sens?

Il fallait écrire tout ça sur mon carnet et non pas sur ce blog je crois. Mais bon, c'est comme ça. Avec cette brisure qui s'est infiltrée dans ma conscience, je ne peux plus continuer du coup...
hosçakalin. 

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