Non mais franchement...
-Hé, Sylvia, tu es là? J'ai besoin que tu prends le relais un peu. Je n'arrive plus à faire n'importe quoi, et ma vie en a besoin. - Tu as du vin? -Evidemment. - Tu écoutes quoi? - Led Zeppelin. -Ok.
-Faut que tu me fasse un petit résumé quand même, j'ai pas tout suivi tu sais. J'étais partie à Chalvagne avec Bruce. Comme ça fait du bien de se perdre dans le forêt pendant des heures, sans calculer comment retourner au refuge. -Bruce n'était pas avec toi? -Bien sûr que non. Il est trop peureux pour faire le chemin. Puis il y avait des empreintes de sangliers. Mais cette peur-là, pour moi, c'était étrangement ravissante. -La pomme de pin que tu m'avais offert pour que je l'offre à B... - Tu l'as fait? -Non. - Comme vous êtes lâches tous les deux. -Ouais.
-Je parlais avec ML hier. -Et? - Elle m'a engueulé un peu. -Tu le mérites. Ella a dit quoi? - Que je ne savais pas faire de concessions. - Elle a raison - Ne penses-tu pas que presque la moitié de l'humanité en a suffisamment fait jusqu'ici? - Tu ne peux pas t'identifier à un seul groupe d'appartenance, ma chérie. -Tu sais bien que c'est plus qu'un groupe d'appartenance. -Pour celles et ceux qui n'en font pas partie, il l'est. -Bah, alors! Qu'est-ce que je fais avec elleux? - Tu n'y es même pas là. Tu vas vraiment trop vite dans le jugement. Comme dans tout d'ailleurs. -Oui, je sais. J'en ai eu une démonstration concrète ce samedi. Nous sommes allées à la plage avec ML pour profiter du beau temps. Je me suis jetée dans l'eau comme si je n'en avais jamais connue. Evidemment, après quelques bras, je suis sortie en étant complétement gelée. Lorsque je nageais, j'avais l'impression que mon visage était la proie aux piqures cruelles d'un armée de fourmis rouges. - Haha, c'était un beau souvenir quand même. -Oui, d'ailleurs à Chalvagne, j'ai rencontré le bois, comme si c'était la première fois. - Si la philo ne marche pas, on devient bûcheronne? -Carrément.
(Merci N, pour la photo, mais aussi de m'avoir appris comment chercher, repérer, transporter, couper, stocker de bois. Comme tu disais, les femmes peuvent très bien s'occuper de l'approvisionnement pour l'hiver, même si la tâche semble exiger "la force masculine"!)
-Tu as changé, l'écrivaine.- Comme quoi? - Tu es plus transparente -Eh bien, tu vois que j'essaie de faire des concessions. - Dans ta tête. -Comment puis-je faire autrement? - J'en sais rien. - Tu n'as pas envie de parler d'autre chose un peu, j'en ai marre de subir des fantasmes et mal dormir à cause de ça, lorsque le monde va mal. -Le monde n'a jamais allé bien. - C'est une excuse, ça? - Tu es obligée d'apprendre de te détendre, c'est tout. - Oui mais c'est quand que ça va terminer cette période de "détente" ? - Quand ça se termine. - Tu ne m'aides pas là. - C'est là où se rejoignent l'auto-apprentissage avec l'auto-responsabilisation. - Sauf que je ne suis pas seule pendant tout ce temps-là. -Grâce à ML. -Merci ML. - Je pense qu'elle aimerait bien te matcher avec son fils. - C'est parce qu'elle n'a pas eu de fille. - Tu parles au nom d'elle. - Je suis incurable. Faut m'abandonner ici et prendre le dessus Sylvia. - Hé! j'ai ma propre vie. - (...)
- Comment ça s'est passée ta journée? - Incroyablement excitée et calme à la fois. (...)CENSURé(...) Voilà, où j'en suis. -Ok, c'est le moment de te rappeler les arguments de ML. On fait une pause cigarette, et tu te redresses. -oui maitresse.
- Vous étiez pas censés aller à Notre Dame de Landes pour la manif de dimanche dernier avec N? -Oui mais on n'a pas réussi à nous arranger finalement. Ca ne faisait pas de sens de passer une journée entière en stoppe pour y arriver le matin même et pour repartir le lendemain. Y avait la réunion de la comité éthique sur le PMA. Ah! quelle horreur. Déjà, le président n'avait pas trop envie que je prenne la parole visiblement, vu l'amitié qu'il tenait avec la doctorante en droit qui faisait certainement partie de la Manifpourtous, chose que je ne me suis pas retenue à verbaliser. Le débat n'en était pas vraiment un, tellement la question qui était censée lancer le débat était orientée. La PMA est accessible en ce moment en France aux couples hétérosexuels (!), à l'âge de procréer (ce que ça veut dire, va savoir) et a pour condition l'infertilité de l'un-e des membres. C'est de la pure hypocrisie, on est d'accord? -Rien à dire. - Si tu entendais les scénarios catastrophiques qu'ils inventaient pour soutenir leurs arguments, tu inventerais la magie pour créer des tomates et des œufs afin de les leur jeter. - A ce point-là? - C'est inquiétant... - à ce point-là... - après, le sujet ne me semble pas être l'une des plus urgentes. Ce qui gêne le plus, c'est la mise en question de l'institution familiale. Ce n'est pas uniquement une question de traditions mais bien la continuation d'un système de reproduction socio-économique. S'il disparaisse, c'est tout un système sociétal qui va être ébranlé. Ca fait peur. -Etre en mal d'imagination, ça doit être ça aussi. - Il faut d'abord assurer la structure d'entraide à l'auto-responsabilisation. - Je vois, tu as beaucoup influencée par les idées de J. - Elle font plus en plus de sens. -Fais attention à ne pas trop t'éloigner de la réalité sociologique. - Ouais, c'est un enjeu.
-Tu n'as pas un poème pour terminer la soirée?
J'ai une adaptation d'une micronouvelle d'Hemingway: l'amour: baby shoes, never worn.
This is the end, donc.
Not really, way over yonder, plutôt.
Têtue que tu es...
