L'angoisse de la page blanche. Pourtant j'ai un envie époustouflant pour employer des mots que j'apprends, chaque jour de nouveau. Je ne suis pas certaine si je suis enthousiaste pour vivre le jour où je saurais capable d'écrire sans réfléchir sur la validité du rapport de correspondance entre mes mots et ce que je veux vous transmettre à travers eux. Mine de rien, c'est un plaisir de se découvrir en train d'effectuer une sorte de double-pensée : le développement sémantique de ma réflexion s'accompagne d'une évaluation qui porte sur le choix des mots. Je suis quand même contente de l'état de mon grammaire. Je me fais comprendre, non?
Je suis en train de lire le deuxième tome du Deuxième Sexe. Je me sens prête à endosser l'existence, tellement elle est convaincante. Convaincante parce que j'arrive à me reconnaître, peut-être pas pleinement mais profondément, dans la description qu'elle fait de l'expérience des femmes, qui restent bien sûr, des êtres essentiellement sexuées. Mais sa portée doit être cherchée ailleurs : le courage qu'elle incarne pour avoir produit un grand pavé féministe, quelques années après la publication de l'Etre et le Néant de Sartre. Elle, n'a pas cédé à ce qu'elle décrit et dénonce dans son livre. Elle a réussi à surmonter son propre sentiment d'infériorité, à dépasser ses propres craintes, à envisager et esquiver le risque de ne pas être reconnu et rester "seconde", là où lui est attribuée depuis des millénaires. Elle s'est fait reconnaître dans sa singularité, à travers sa plume et sa persévérance. Elle a anticipé sa futur.
Il est difficile de ne pas se sentir reconnaissante à son égard, ne serait ce que pour avoir se proposée comme exemple. Qu'elle "soit" de la petite bourgeoisie, peu doit nous importer. La manière dont elle a participé à son utopie est, en toute naïveté, merveilleuse. Combien rares sont les philosophes qui existent conformément à leurs convictions philosophiques et politiques, plus rare encore celleux chez qui les deux domaines se correspondent. Ajoutez à cela un obstacle supplémentaire qui englobe et intègre toute autre dimension : être femme. Les êtres humaines qui existent avant tout par leurs images aux yeux d'autrui, non seulement celles de leurs corps, tel un objet physique ou esthétique; ni celles qui traduisent la place qu'elles occupent dans l'hiérarchie sociale, mais aussi celles qui représentent l'espace qu'elles occupent dans le discours et qui, de ce fait, hébergent l'étendue de la connaissance sensible qui les vise. Elles s'interdisent, dans le rencontre quotidienne, de se présenter authentiquement ici et maintenant, puisqu'on les rappelle continuellement l'importance d'être femme à tout moment.
Pourquoi vous pensez qu'il n'y a pas de lutte "masculiniste" véritable? Parce que nous n'en avons pas besoin? Parce que chacun-e d'entre nous (sauf l'attitude féministe, sur le coup, mais combien je déteste ce mot qui ne correspond pas du tout à sa signifié) pense que ces expériences personnelles de vie sont indépendantes de leur organe reproductive. Mais même là, l'évident se perd, parce que le pénis est phallus c'est-à-dire le pouvoir, alors que le vagin est utérus c'est-à-dire l'organe reproductive. (cherchez les œuvres d'Amandine Brûlée, la niçoise) (Savez-vous que la partie sensible de la vulve s'appelle clitoris et non un point-g aux fonds perdus d'un puits qui s'offre au coït?) Il est encore plus étonnant de constater la primauté du sens axiologique de cette fonction biologique qui pousse la xénophobie jusqu'en faire une pathologie, comme c'est le cas pour les personnes "transidentifiées". Quand de Beauvoir parle de l’asymétrie, elle rappelle cette absence d'information concernant l'être humain, même si, chez elle, cet être ne se manifeste que dans sa corporéité sexuée. Nous pourrions appeler cet état d'absence, ou de non-être, l'imagification négative. L'imagification est un concept crée par Bertrand Cochard qui s'origine chez les situationnistes et notamment chez Guy Debord, le premier compagnon de Michèle Bernstein. Alors qu'elle signifie la représentation du dynamisme de la vie rendue statique en moyennant la promotion des désirs prêts-à-porter, l'imagification négative sera : le fait que l'auteur puisse utiliser, lorsqu'il s'apprête à s'adresser à un public non forcement philosophe, pour décrire un comportement dévalorisé, l'image d'une "caissière" sans hésitation. (https://www.youtube.com/watch?v=96loSvYH-sE). Mieux encore, le fait que personne ne s'élève, autour de lui, contre cette, si on ose dire, ré-imagification événementielle qu'il effectue sur l'image de la femme en tant qu'objet de persuasion (mais un objet quand même) au lieu de chercher à décrire, par exemple, une scène où il ne serait pas obligé de faire allusion au genre. Le problème s’intensifie d'autant plus que ses arguments ne s'inscrivent pas dans le domaine des études féministes.
Toutefois il nous aide à penser quelque chose de très importante pour la lutte féministe que je vais essayer de développer dans "l'anarcho-identité : ni être ni avoir, féminisme métaphysique". Mais pas toute de suite, parce qu'il existe, dans les institutions éducatives Etatiques, un dispositif qu'on peut nommer : réservation existentielle, où on impose aux étudiant-e-s l'obligation d'attendre jusqu'au troisième cycle pour se croire capable d'inventer ses idées à elleux. (en même temps, personnellement, ça ne me dérange pas tant que ça parce que je n'ai pas encore terminé l'exploration d'arguments qui peuvent m'accompagner dans l'écriture) Comme c'est aussi le cas pour le mariage ou encore pour la monogamie qui constitue encore l'idéal dans les relations d'intimité instituées plutôt sinieusement. L'accord entre le motif qui réserve (c'est-à-dire la morale de prétendre à la connaissance de ce qui est juste pour les autres, en moyennant la figure chrétienne des élus de dieu, à savoir les politiques, et ainsi celle, aussi patriarcale, du maître, ou du père, si vous préférez la psychanalyse- mais qui, en réalité, décide pour elleux), et les résultats que ce dernier présente, semble pourtant bien moins important.
Le mot présenter par exemple, illustre très clairement cette idée, c'est un drôle de mot qui se glisse partout : il se présente. Présenter, rendre contemporain mais aussi rendre proche, dans le temps et dans l'espace. Comme les formes a priori de la connaissance chez Kant SAUF QUE, elles ne sont pas séparées. Forme a priori de la connaissance peut-être, au singulier, l'espace-temps. L'espace n'est pas un lieu statique qui accueille tout devenir en son sein y compris celui du temps (surtout pas celui du temps parce que le temps ne devient pas, il est l'indépendance co-absolu, avec l'espace). Telle une nature docile qui héberge sans contestation sa propre progéniture. L'espace et le temps sont identiques, constituant ainsi l'unique rapport de correspondance parfaite entre deux contenus de la raison. Le principe de raison relative réunit l'espace et le temps, ils ne sont plus deux mutuellement et exclusivement identiques, il s'agit d'un-e seul-e incapable d'être propriétaire d'une quelconque qualité qui le relie à un-e autre (essayez de penser au féminisme en relisant cette dernière phrase). Ces deux éléments deviennent identiques en tant que séparés : l'espace, passif, regagne son indépendance par rapport au temps, actif, selon l'attitude naturelle. L'être n'est plus quelque substance identique à elle même dont la recherche s'oriente vers une conception moniste de la vérité, mais une structure qui dépasse la somme de ses parties à chaque fois de nouveau. Toutefois, nous nous devons d'être vigilant-e-s car la différance qui concerne la liaison de ces événements n'est pas silencieuse du tout, elle est féministe. Elle se fait entendre, et non imagifier.
L'existence précède l'essence en ce sens aussi : le choix d'interprétation des contenus du présent précède la croyance en nos capacités d'apprésentation (Husserl), c'est-à-dire l'action de la conscience de compléter par imagination ce qui manque à la représentation perceptive de son objet. Cela parce qu'ayant expérimenté personnellement à plusieurs reprises que la sensation que l'être humain a d'un objet peut être illusoire, et malgré cela, s'attribuer le droit d'en faire usage présupposant qu'elle est accessible à l'utilisation (Heidegger) du fait même d'être reconnue en son absence, présente une incohérence. #Balancetonporc, voilà l'incarnation militante de l'effet de cette confusion que de Beauvoir a si bien décrit dans le Deuxième Sexe. Ce beau mouvement de libération dans le discours était inévitable mais l'intervalle entre la publication du Deuxième Sexe et la réalisation effective et collective de son sens, pourtant si familier, de ce qu'il dénonce laisse perplexe. La situation nous montre aussi, peut-être, ce qui manque au projet existentialiste : l'attitude féministe qui devrait le recevoir.
Il y a pourtant une difficulté majeure qui barre la route à une herméneutique existentialiste féministe véritable : les références durables qu'on ne comprend qu'en les substantivant, dans un rapport d'objectivité, c'est-à-dire avec le principe de raison qui se croit absolu, souverain, active sur le dos d'un espace reproduit par autrui, les femmes, les esclaves d'autrefois.
Toutefois, après avoir bu presque la totalité d'une bouteille de votre magnifique vin, chèr-e-s lecteurices, nous ne sentons plus capable de continuer à écrire. Que votre indulgence soit plus grande que le niveau d'alcool contre lequel notre corps est capable de résister.
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