lundi 4 septembre 2017

P.n°16 - "C'est Bruce à l'antenne"

Hello, 
Sylvia étant absente depuis quelques mois pour gagner sa vie, c'est moi qui voudrais prendre le relais de vous tenir au courant de l'état actuel de notre maisonnette. Nous nous sommes jamais rencontré-e-s mais j'imagine que vous me connaissiez, au moins de par mon nom, par mes pratiques de jardinier et plus récemment par une mise en scène fantasmagorique basée sur ma nouvelle moustache. Je me sens intimidé, et malgré le corps social physique qui peut être associé avec mon être-au-monde, j'ai toujours préféré rester silencieux et laisser les autres m'écrire. Mais la présence de Sylvia me manque et j'ai envie de me connecter avec sa réalité pour apaiser le sentiment de solitude. Ou faut-il faire advenir quelqu'un pour me tenir compagnie? Une gazelle peut-être car je crains des êtres humains. Iels sont cruel-le-s les un-es envers les autres, et sont souvent dans une dure volonté d'affirmation de soi. Comme si ce qui est à affirmer était quelque chose d'accessible à la personne qui est en sa recherche. Iels cherchent réaliser l'acte d'affirmation plutôt que de mettre en avant son contenu, il me semble. Ça doit être une habitude issue de la socialisation humaine, les pauvres. 

J'aurais quand même bien aimé monter sur une gazelle, mais ça fait déjà bien longtemps que nous sommes quitté-e-s les savanes... Tiens! Je peux écrire un ghazal pour offrir à S à son retour. 

La lune courbe sa lumière, sur ton chemin
Gazelles me font écrire un ghazal, sur ton chemin

Ton absence me rend malheureux, au nom de dieu
Comment arriver à te rejoindre sur ton chemin? 

Les fleurs de notre jardin attendent ton haleine 
Honteuses de s'estomper sur ton chemin

Au fait, je n'ai pas trop envie de m'exposer. Je me contente en générale d’exécuter les tâches mondaines pour notre survie. Après tout, à quoi ça sert de travestir en mots ce qui se passe tranquillement dans ma tête? Les mots sont hypocrites, usés, piètres, blasés. Ils ne transmettent jamais ce qui est censé contenir en leur sein. Mais nous n'avons pas de choix. Personnellement, je trouve cet argument suffisamment puissant pour m'abstenir le plus possible d'y faire recours. S n'est pas d'accord sur ce point, mais elle se fait exister par des mots qu'elle manipule avec une joie qui me reste perplexe. Bon, même les jumelleux ne sont pas identiques, pourquoi le serions-nous? 

Depuis le départ de Sylvia, notre espace de vie est un peu délicate. J'essaye de m'accrocher à la musique. En ce moment j'écoute une merveille: "Alone together". Sa fragilité m'aide à extérioriser la mienne. J'ai envie de le faire écouter à S quand elle est de retour. C'est l'écrivaine qui la m'a fait écouter pour la première fois. Elle avait envie de le faire écouter à quelqu'un d'autre mais bon, on n'a pas toujours tout ce qu'on veut, quand on veut. Tiens, je vais m'inviter chez elle pour partager sa bouteille de vin. 

Parfois je doute qu'elle soit une sorcière parce que je la trouve en train de m'atteindre à chaque fois que je monte la voir.  C'est peut-être parce qu'en fin de comptes, je suis elle, elle est nous, et nous sommes je.

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