-Sylvia enfin!
-Salut écrivaine! Tu m'attendais?
-Mais oui, depuis un certain moment déjà. Tu m'as manquée tu sais. Comment s'étaient passées tes vacances avec les piratesses d'Erythrée?
-Justement, je ne pouvais, ni voulais d'ailleurs partir. Elles ont carrément fondé leur rayaume sans nom, ni frontières ni argent (P°12). C'est triste que les médias n'en parle point du tout. Compréhensible en même temps, sachant qu'il y vivent des personnes et des idées dangereuses pour le patriarcapitalisme.
- ... Tes quatres amies sont toujours là? Tu as pu les revoir?
- Oui, heureusement. Figure-toi, la silencieuse a commencé à parler depuis qu'elle a temoigné la naissance d'une girafe dans les savanes. Ca été une telle expérience pour elle d'attendre le bébé à se mettre sur ses pieds dans les premiers quelques minutes de sa nouvelle vie qu'elle a décidé de ne plus attendre pour trouver les bons mots.
-Tiens, ça c'est une expérience spirituelle là.
-On dirait oui, très profonde!
-Et la transporteuse?
-Elle est toujours dans le business. Elle se plaignait de la difficulté de trouver des munitions depuis le départ de Trump mais comme elles ont une vie plus ou moins stabilisée, grâce aussi au dom de fer qu'elles ont construit récemment, le besoin de se défendre est devenu moins important.
-Comment ça? Un dom de fer comme celui d'Israël? Je croyais qu'il n'y avait pas de frontières au rayaume sans nom.
-Similaire mais elles l'ont construit avec une nouvelle technologie qui s'appelle imaghield. Déjà les personnes qui se servent d'un appareil ayant une connexion aux réseaux sociaux ne peuvent pas entrer au rayaume. Pas de poste instagram avec la localisation show-off tu vois? Et comme on y arrive par le bateau et que même pour accéder aux côtes où le bateau attend il faut communiquer en amont avec l'une des piratesses, l'entrée est assez privée.
-Du coup hormis les gens qui y habitent et qui ont l'autorisation de s'y séjourner, personne ne connait où se trouve ce rayaume?
-Oui mais je dirais pas l'autorisation parce que l'entrée est au fait assez facile. Enfin, il faut juste avoir suffisamment de courage pour regarder droit dans les yeux d'une femme à l'apparence guerrière, d'un douceur féroce et d'un fond inébranlable.
-Comme dans l'allégorie de la caverne?
-Oui, si tu veux.
-Mais comment communique-t-on avec les piratesses en amont? Par les pigeons?
-Haha, non. L'imaghield te trouvera si tu es suffisamment courageuse et si tu as réellement, mais je dis bien réellement, envie d'y aller.
-C'est impressionnant dis-donc! Une sorte de dam de fer qui protège par son absence.
-Oui, elles sont fortes!
-Et les jumelles?
-Elles vont bien, épanouies. La Soleil profite du soleil et de l'amitié, l'Ouragan travaille sur son thèse de doctorat. Elle fait une recherche comparative sur l'organisation de la vie sociale des différents rayaumes sans nom.
-Quoi? Il y en a d'autres?
-Evidemment ma chère. Le propre de la libre imagination c'est de pouvoir se propager entre de différents univers très facilement. Je ne sais pas pourquoi cela te surprend autant. Notre relation à nous avec toi n'est pas si "mondaine" non plus.
-Oui, mais j'y suis un sujet agissant. Même si je découvre moi aussi notre univers à chaque fois de nouveau, j'avoue que je n'avais pas pensé qu'il puisse en exister des autres ailleurs. Puis, je produis de moins en moins... Tu penses que je perds de mes capacités créatives?
-N'aie pas peur. Je suis là pour t'accompagner. D'ailleurs, j'allais te ramener du vin fruité que nous avons fait avec Bruce mais comme mon départ du Rayaume était repoussé, nous les avons bues les trois bouteilles avec l'Ouragan.
-Le fait d'y avoir pensé m'est cher déjà, merci. Tu n'as pas été voir Bruce du coup?
-Non, je voulais te voir d'abord pour prendre de tes nouvelles. Comment tu te sens?
-Ca va, j'ai l'impression d'avoir saisi une certaine stabilité dans la vie.
-(Rit bruyamment)
-Mais non, ce n'était pas une blague.
- Ah bon? Pardon... Comment ça, une certaine stabilité?
-Enfin, ok tu me connais un peu trop. Mais depuis que j'ai commencé à travailler avec les enfants et les adolescents à l'école, je me sens bizarrement grandie, tu vois. En plus, comme je donne des cours de socio et de philo, j'ai eu l'occasion de retravailler mes cours de licence, ce qui est vachement enrichissant. J'avais appris des choses finalement, malgré tout. Par ailleurs, nous avons ouvert un café culturel à Beyoglu, qui s'appelle Kivilcim. Je cours quand je trouve l'occasion, je nage, je dessine, j'écris de temps en temps.
-Bah, que des bonnes nouvelles! Et ton interdiction de sortie du territoire a été levée?
-Oui, enfin. Comme c'était nul. Non seulement la police m'a cassé le nez pendant cette manif, on m'a obligée de me rendre au commisariat à cause de ce contrôle judiciaire qui n'a pas de sens. Enfin, si. Je suis une potentielle terroriste militante qui a traduit en plus un livre intitulé Kurdistan, le mot banni du vocabulaire des turcoturcs.
-Et tu es toujours dans les rues?
-Evidemment, avec un peu plus de prudence...
-Tu es incurable.
-Oui, et je compte rester ainsi! Tout comme Eudaimonia qui ne peut être traduit aujourd'hui comme bonheur, je revendique un bien-être dérangé sur la voie qui mènerai un jour ou un autre au bien-être de tous.
-Quelle sacrifice! Bon, d'après ce que j'ai compris, tu t'occupes de toi-même quand même. Fais attention s'il te plait.
-Oui, logos.
-Eyy, tu as déjà suffisamment de super-ego. Je préfère ne pas m'y ajouter.
-Mais non, il n'est pas juste de psychologiser un choix politique. Une fois que tu vois le réel, tu n'arrives plus à te retourner dans la caverne, tu sais bien cela.
-Mais oui, je sais écrivaine. Je connais tes choix politiques, si on peut dire "choix". J'aimerais juste que tu te fasses attention. Le pays dans lequel tu vis n'est pas l'un des plus libres, ni pour l'expression ni pour l'agir.
-Tu sais que nous n'avons plus de droit à achèter plus de deux paquets de sucre?
-Un euro, c'est plus de quinze liras, c'est ça?
-Oui, oublie de visiter nos ami-es en France.
-J'ai entendu que Mathilde vient te visiter bientôt. Tu dois être aux anges.
-Oui! Elle me manque tellement. Elle arrive la fin du mois. Nous allons passer le nouvel an ensemble. Vous venez aussi au dîner de nouvel an?
-Je crois que Bruce et Jules ont déjà programmé notre trajet, Elie allait rester avec Alice, je ne sais pas si elles viennent toutes les deux mais Ömür serait surement avec nous.
-J'ai hate de vous retrouver! ça te dit de sortir marcher un peu? Il pleut mais j'ai envie de prendre un peu de l'air fraîche.
-Allons-y. Mon être me protège par l'absence de son existence mais tu vas devoir prendre ton parapluie bleu.
-Ayy...
dimanche 12 décembre 2021
P°28
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