dimanche 21 juillet 2019

P.n°25, relations quantiques

-écrivaine! Qu'est-ce que tu fais? Tu vas nous brûler tous! Tu as décidé de mettre le feu à ton appartement ou quoi? Hé! Aidez moi éteindre ce truc! Venez! Vite! - calme-toi Elie. Ce n'est qu'une sorte de rituel que j'ai inventé tout à l'heure. - en mettant nos vies en danger? Tu parles! D'ailleurs depuis quand tu ressens le besoin de t'adresser à une quelconque divinité? - mais non, c'était pour vous invoquer. J'ai besoin de vous parler mais c'est comme si vous étiez toustes disparu-es. - pas besoin de nous menacer de mort pour nous appeler - de quelle menace parles-tu? Ecoute, j'avais allumé une bougie mais elles se consomment trop vite ces trucs, tu le sais. La mèche s'est enfoncée dans la cire de façon à ce que je ne puisse la rallumer. Du coup, j'ai mis le feu aux feuilles de sauge. C'est B qui me l'avait appris, ça sent super bon, comme un encense. Et j'ai prévu toute conséquence néfaste, c'est pour ça que la bougie est sur un plateau céramique dans le grand bol en verre. - tu es malade, toi. Ce que tu as fait était dangereux! Admets-le! - je croyais que c'était moi la peureuse. - je suis prudente. c'est différent. - vas! Du moins j'ai réussi à te faire sortir de ta cachette. Sérieusement, où êtes-vous? -ben, je suis là. -et les autres? - jules n'est pas venu. Il a décidé de rester à Nice. -ah merde! Comment tu te sens? Vous vous voyez encore? - ça va... heureusement que nous ne perdrons jamais le contacte avec notre village d'origine, nous les habitant-es de la conscience, même si tu n'y retournerait jamais corporellement. Tu ne le savais pas? -non, enfin si, je l’espérais sans en être certaine. Du coup, vous pouvez faire des aller-retours sans mon corps? - eh bien, ça ne se passe pas comme ça exactement. Tu as déjà entendu le principe de superposition quantique. Le moment où tu entres en interaction avec nous, c'est-à-dire que lorsque tu parviens à nous mesurer, pour ainsi dire, nous apparaissons dans ta combinaison d'espace-temps. Sinon, nous sommes un peu partout, ou nulle part, à notre façon, les théories divergent. En ce qui concerne notre réalité à nous, et non notre apparaître, nous vivons de la manière dont nous te racontons lorsque tu nous invoques pour nous le demander et cela dépend de tes questions et surtout de la manière dont tu les nous poses. -c'est magique, ça! Mais attends, je croyais que le village que nous avons construit ensemble était une sorte d'espace-temps à part. Je veux dire, je comprends que vous ayez vos vies et vos quotidiens  respectifs mais dire que vous le vivez en concordance avec les questions que je vous adresse, c'est de la science-fiction ça! Ont-elles une sorte d'influence sur la façon dont vous vivez cette vie, rétrospectivement? C'est une sorte de boucle temporel? - easy-queasy. Ta première hypothèse est une sorte de mélange entre l'interprétation de Copenhagen et celle des univers parallèles qui est une interprétation assez populaire, une alternative à la première. Mais tu poses des questions compliquées. L'interprétation de Copenhagen affirme que nous, les objets d'un système quantique, venons "en vie" (ici ou ailleurs) lorsque les conditions requises sont réunies. C'est ce qu'iels appelle la collapse adéquate d'une fonction d'onde. Autrement dit, nous n’apparaîtrions que si un autre objet (ou une observatrice en l'occurrence ) interagit correctement avec nous. Souviens-toi de P.n°17. Tu ne voulais pas parler jusqu'à ce qu'on te pose la question correctement, c'est un peu pareil. Les caprices du signifié... - le fait que je ne puisse pas vous parler quand je veux, où je veux et que vous veniez me parler uniquement quand vous vous sentez prêt-es, c'est à cause de cela? - umm... pas vraiment. Enfin, ce n'est pas comme si nous avons l'intention de te faire attendre, ou que tu ne parviens pas à créer les fameuses conditions requises. Nous ne sommes pas une expérience scientifique, tu sais. Mais on va y revenir. - quid des univers parallèles alors? notre village, elle n'existe pas quelque part? -alors, les tenants de l'interprétation de Multiverse (ou des univers parallèles) pensent que tout est possible. Des théoricien-ne-s gâté-e-s, tu vois. Iels affirment, contrairement aux perfectionnistes dont j'ai parlé au premier, que nul besoin de conditions contraignantes pour qu'un objet apparaisse. Tout existe partout, dans des états infiniment divers et multiples. Ce que nous voyons lorsqu'on interagit avec quelque chose n'est que l'un de ses états possibles, qui existerait dans cet univers-ci. Le chat de Schrödinger existerait-il dans un univers et serait mort dans un autre, simultanément? Cela est un vif débat. mais cette interprétation a donné beaucoup de matière aux œuvres de science-fiction (et vice-versa bien évidemment) car elle fait rêver. Certain-es pensent que les différents univers existent simultanément, ce qui fait tomber complètement la notion de temps et les différents mondes se trouvent, en fin de comptes, dans un état statique. D'autres pensent qu'il s'agit d'un groupement d'univers à nombre infini mais finalement il n'y aurait pas d'autre chose que d'univers particuliers. Imagines! Un Tout où tout est dedans et qui n'a pas de dehors. Les psychanalystes diraient peut-être que c'est le problème de Mère-toute-puissante, une difficulté d'individuation selon la psychologie analytique. -d'accord mais comment serait-ce possible que vous existiez à la fois dans notre village, et dans le monde de mon corps ? Tu aurais par exemple ton double? On a trouvé une façon de communiquer entre de différents univers? Tu atterris ici à travers une sorte de voyage cosmique? Je suis une folle peut-être qui crois au monde qu'elle a créé? - n'oublie pas de respirer. Rien de tout cela. Croire que tu es capable de posséder un bout de conscience à toi est une conséquence qui s'est développée en parallèle avec la généralisation de la propriété privée. Lorsque l'être humain a commencé à mettre en question son Dieu, il a eu le besoin de le remplacer avec quelque chose : lui-même. Imagine, un espace ou nul peut atteindre, depuis lequel on peut philosopher autant qu'on veut sans se mettre en question et qui prouve grâce à une sorte de boucle réfléchissante, l'existence de son propre Moi. Tu connais Les Méditations de Descartes. ça ne pue que de ça. Donc non, tu n'es pas une folle qui crois au monde qu'elle a créé elle-même. Nous n'appartenons pas à toi. Nous avons notre propre réalité, c'est tout. -tu me rassures. -quant à les autres quatre questions, elles sont effectivement dotées d'imagination. La première rappelle une notion, celle d'ubiquité, être à deux endroits en même temps. Elle me doterait d'une particularité bien singulière mais elle est fausse, du moins à la première vue. Si Jules venait me chercher dans la tente (nous étions à Chalvagne quand j'ai senti la sauge brûlante), il ne me retrouverait pas, car je suis ici. Je réponds par là aussi à ta deuxième question car il ne retrouverait pas mon double non plus. Mais elle diffère de la première en ce qu'elle présuppose au moins deux réalités parallèles dont une avec toi, et l'autre sans toi. Réfléchis un peu. Pourquoi j'aurai un double et pas toi? Ou si tu en as un aussi, quelle serait la différence entre ces deux univers? Comment serait-il possible que j'ai conscience de mon double alors que ce sont deux univers séparés, et si on pousse la réflexion encore plus loin, si ces univers sont complètement différents, en quoi ce "double" serait le "mien" ? Que des questions mindblowing, hein? La troisième par contre, n'est pas facile à réfuter mais il n'est qu'une projection issue du chemin qui commence par l'invention du télégramme et mène à celle d'Internet car même l'information est faite des quanta, et de fait, fait partie d'un système quantique auquel s'appliqueraient les mêmes règles qu'on essaye de découvrir. La quatrième, le voyage cosmique, est de la pure fantaisie car le déplacement présuppose la vitesse, la position et surtout une orientation. Comment savoir où atterrir ? Cette question implique l'information, hence la réponse à ta troisième question. -je deviens dingue si je ne l'étais pas encore. Mais alors for the sake of je ne sais quoi comment mes questions ont une influence sur vos vies? Où se trouve notre village ? Comment nous nous communiquons? Rien n'est clair. - jusqu'ici, nous avons parlé de l'interprétation de Copenhagen, et de celle de Multiverse. Il faudrait aussi parler de l'interprétation relationnelle de Rovelli, dont tu avais mentionné rapidement une fois. -oui, la première fois que M m'en avait parlé après l'avoir écouté lors d'une conférence à Londre, j'étais super excitée! L'article qu'il m'avait envoyé (1997) à titre d'introduction est hyper clair, même pour les non physiciens car il donne beaucoup d'importance à l'aspect philosophique de sa théorie. -qu'est ce que tu en souviens? -eh bien, déjà le nom, l'interprétation relationnelle n'est pas sans faire allusion à l'épistémologie féministe, bien que sans référence explicite. Je m'étais dit : enfin une théorie physique qui fait attention à l'aspect interactionnel du monde au lieu de chercher à multiplier sans cesse et jusqu'à l'infini les possibilités de connaitre ainsi que le nombre des contenus à connaitre. (j'ai découvert ensuite, grâce à P, Karen Barad, une physicienne et théoricienne du "agential realisme". Je ne sais pas s'iels sont en contacte d'ailleurs. ça serait intéressant de lire une étude comparative sur les deux). Puis, il me semble qu'il parvenait à résoudre bien de problèmes ontologiques, comme l'existence ou non d'un état quantique en soi, vieille connerie kantienne. Mais j'ai vu ensuite qu'il y avait des interprétations néokantiennes de la RQM (Relational Quantum Mechanics), faut voir les écrits de Michel Bitbol... -ah mais ça va! tu es plus ou moins familière avec l'interprétation. Je ne vois pas pourquoi cela t'étonne autant quand je dis que notre réalité est relative à nous deux à la fois. -non, ce que je connais reste vraiment superficiel. Puis, je n'avais pas vraiment essayé de mettre en mots notre relation de cette manière. Ce sont des informations incomplètes et plus ou moins indépendantes en ce moment. J'aurais bien aimé réunir tout ça dans des phrases compréhensibles. -il va falloir que tu relises son article, et pourquoi pas celui de Barad aussi, tant que tu y es. Et on en reparlera une autre fois? - oui, un phénoménologue m'avait rassuré un jour que c'est lorsqu'on lit un livre avec une question dans la tête que ce qu'on lit prend sens. - lorsqu'on cherche tu veux dire? ça, c'est du relationnel, tu vois? -intéressant! d'ailleurs je suis arrivée à un point où, lorsque je réfléchissait sur la migration, se sont surgies des questions sur le Droit, ensuite sur la phénoménologie du droit. J'ai trouvé le livre de Kojève, un article qui fait référence à Reinach et un recueil d'articles dirigé par Joselyn Benoist et Jean-François Kervégan. -sacré programme pour la fin de vacances. -bah! Tu sais comment je suis. Je vais me contenter de les feuilleter. - cette fois avec une question dans la tête. -en effet! -d'ailleurs pourquoi tu voulais nous parler? - pour vous demander comment vous vous sentez en Turquie. J'avais l'impression que vous vous n'êtes toujours pas habitué-es à cette vie stambouliote car j'essaye de vous parler sur Göçebe en turc, sans issue... Je me disais peut-être que vous n'aimez pas trop le turc. - je pense qu'une partie de toi n'est pas encore prête à en parler. Sinon quelqu'un-e d'entre nous viendra nécessairement et naturellement et montrera notre état à sa façon et à la façon qui aurait fait que tu nous invoques. - encore du relationnel? -ouais. - d'accord, j'attendrai. - il est tard, qu'est-ce que tu vas faire demain? - je vais chez mes grands-parents, arroser les tomates et goûter des pastèques! Elles devraient être mûries depuis la dernière fois! -penses-tu toujours à t'installer dans une village? - je vais d'abord terminer ce master comme J-L m'a conseillé et je verrai après. Je n'ai pas encore ni le courage nécessaire pour abandonner la vie urbaine ni la conviction suffisamment forte que c'est vraiment ce que je désire. - sois sage alors, et ne brûle pas la maison en attendant. - dis, tu ne serais pas venue si je ne l'avais pas fait. -tu as raison, l'odeur de la sauge a un rôle à jouer là-dedans. -tu ne m'as pas donné de nouvelles des autres. -iels le feront elleux-mêmes lorsqu'iels se sentent prêt-es mais je te conseille de commencer par Alice, elle est grandie depuis, tu sais. -merci Elie. -Allez! je file retrouver Jules à Chalvagne. -moi, je file vers l'univers onirique.

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