Pour le peuple turc cependant,
le loukoum est plus que ce qu'il apporte au PIB. Il fait partie des coutumes
importantes. Pendant les Bayram d'origine religieuse par exemple, on en sert
aux invité-e-s qui viennent rendre visite aux plus âgé-e-s de la famille, une
tradition qui s'oublie petit à petit avec l'accélération du rythme de vie
urbaine, la marchandisation des rapports sociaux, et l'éparpillement des
membres de la famille atomisée, qui prend plus en plus leur distance avec les
générations antérieures "non modernes". Je m'en souviens très bien. Mes
grands-parents du côté maternel habitant dans le petit village agricole aux
périphéries d'Istanbul, 12h de distance en voiture de la ville méditerranéenne
où nous habitâmes depuis mes 5 ans, nous les rendions visite en famille pendant
les Bayram, profitant des vacances scolaires. Quand c'est le "Bayram de
confiserie" connu comme Aid el-fitr dans le monde arabe, je sortais avec
des copines des voisinage frapper à la porte des membres lointains de la
famille élargie, demander de loukoum et du chocolat. C'était la fête totale où
on avait le droit de manger autant de sucrerie qu'on veut, du moment où on les
mange à l’extérieur de la maison, loin des conseils sanitaires de ma maman
fonctionnaire de santé publique, bien évidemment.
Toutefois, avaler le loukoum
n'est pas toujours un plaisir. Une autre coutume veut qu'on en distribue dans
les "maisons des morts" comme je l'appelais crûment. Réunies dans le
demeure du/de la défunt-e, pendant que les hommes priaient à la Mosquée, les
femmes offrent aux invitées du loukoum et de l'eau de Cologne citronnée pour
apaiser les affres du deuil. Quand notre voisine, la tente Pembe était décédée
fin l'été 2007, ma mère avait accueilli les invitées aussi chez nous, tellement
elles étaient nombreuses. J'étais amoureuse de mon premier grand amour à
l'époque. Les vacances terminées, il allait retourner le lendemain à Ankara
avec ses parents. Le Loukoum n'était un plaisir ni pour l'époux et les deux
filles, mes aînées de quelques années de la tente Pembe, ni pour mon cœur
sanglant de 14 ans.
Avaler le loukoum n'est pas
facile ces jours-ci non plus, enfin, pour celles et ceux indigné-e-s face
à la guerre régionale que le régime d'Erdogan entretient à Kurdistan
(l'encouragement sous-terrain du marché des armes à l'appuis - dont la France
est le troisième pourvoyeur après les Etats-Unis et la Russie). Le loukoum
n'était pas un prétexte pour parler de la salle politique du "Reis".
Il fait partie désormais d'une troisième coutume, bien ancrée dans le sultanat
d'AKP, au pouvoir depuis 2003.
Voyez, c'est une affaire tordue.
Le nouveau nationalisme turc qui a réussi à s'affranchir de l'élitisme
kemaliste et à s'étendre vers les classes populaires ne se débarrasse pourtant
pas de son caractère fasciste. Comme si la politique d'anéantissement de toute
opposition à l'intérieur du pays (journalistes en prison, remplacement des
fonctionnaires publiques par les partisans etc.), ou l’impérialisme culturel et
économique vers le monde arabo-musulman (les séries télévisées turques super
populaires non seulement à Maghreb mais aussi aux Balkans, fétichisme de
"made in turkey" dans les marchés d'Alger ou de Tunis etc.) n'étaient
pas suffisants, l'intervention militaire et "officiel" de la Turquie
dans les cantons de la Fédération autonome du nord de la Syrie se fait au nom
de la gloire de la nouvelle nation turque. Est-ce parce qu'il veut annexer le
territoire kurde à la Turquie ?
Dans certaines villes syriennes
comme Jarablus et Al-bab où se sont installés des postes turques, les écoles
enseignent déjà le programme turc (1). Mais la situation est complexe. Erdogan
cherche désespéramment the golden mean et n’hésite pas
d'employer tous les moyens possibles pour y arriver. Il doit combattre et
l'Etat Islamique et les combattant-e-s kurdes qui affronte l'Etat Islamique
pour empêcher la création de la Fédération qui peut potentiellement
"diviser" la Turquie en annexant l'est du territoire où la population
kurde est majoritaire. Le silence qu'adopte la non-volonté européenne de mettre
fin, par exemple, au dernier massacre à Afrin et la tombée dans les mains
de l'armée turque de ce troisième canton de la Fédération, ne provient pas de
leurs respects pour les affaires internes (?) des autres pays. Ni de la part de
vente des armes pour les économies occidentales. " La crise
migratoire" est un enjeu crucial pour l'évaluation des dynamiques
géopolitiques et la Turquie y joue un rôle essentiel par sa position géographique.
En plus, l'armée turque vient deuxième en termes d'effectifs dans l'OTAN après
celle des USA. Le têtu qu'est Erdogan qui disait ne reviendrait plus jamais à
Davos (2) avec une spontanéité non conventionnelle en 2009 menace l'Europe. Non
pas parce qu'il a des couilles suffisamment grands et suicidaires pour déclarer
la guerre à l'Europe mais parce qu'il peut arranger le passage des réfugié-e-s
du moyen orient en Europe, un déplacement qu'il a lui-même provoqué par la
lutte armée qu'il mène sur ce territoire. Puis, l'Europe a besoin de la Turquie
pour limiter sa dépendance au gaz russe. Encore plus aujourd'hui dans le
contexte d'escalade de la tension devenue médiatique avec l'assassinat du
double-agent russo-britannique (3).
Tous ses éléments ne sont
certainement pas les seuls à provoquer l’indigestion du loukoum. Je ne suis
d'ailleurs pas suffisamment compétente ni pour analyser cette situation
hautement complexe, ni pour l'expliquer. Mais il y a quelque chose de plus
important qui m'a poussé à écrire ce texte dans un élan d'indignation brûlante.
Ce matin, j'ai reçu un message d'un ami de longue date qui va se faire opérer
demain matin. Son message n'avait rien avoir avec sa condition médicale.
Militant fervent comme toujours, il mettait en avant ses luttes plutôt que ses
propres soucis. C'est un étudiant à l'université de Bogaziçi, l'une des plus
prestigieuses en Turquie, en science politique. Il m'a envoyé un article en me
disant qu'il faut absolument faire bruit en Europe pour faire entendre ça car
la situation risque de s'aggraver très rapidement. Je ne veux pas, je ne peux
pas vous exprimer mes sentiments face à ce message, à ma propre position
politique seine et sauf, bien loin de lui, d'elleux. Qu'est-ce que ça veut dire
vouloir repolitiser la jeunesse étudiante française ? Quelle est ma légitimité
dans tout ça, pourquoi je ne suis pas auprès de lui en ce moment ? Mais tout
ça, semble être des questions d'un autre texte.
Dans l'article qu'il m'a envoyé
(4), figure la crispation de la peur de l'Etat provoquée par la mobilisation
étudiante. Le 19 mars, les étudiants pro-Erdogan distribuent des loukoums à la
fois pour célébrer la prise d'Afrin et pour pleurer la mort des militaires
de l'armée turque, les "sehit" martyres. Le recteur de l'université
(nommé par Erdogan lui-même en 2016) soutient et remercie personnellement pour
leurs initiatives. A leur tour, les étudiant-e-s membres de la Fédération des
Associations de la Jeunesse Socialiste protestent naturellement la réappropriation
de cette coutume pacifiste avec une pancarte sur laquelle figure : "
pas de loukoum pour l'invasion et la massacre", dénonçant ainsi à la fois
la légitimité de la conquête menée par l'armée turque et celle du
travestissement de cette invasion en un acte héroïque.
Vidéo : https://www.evrensel.net/haber/348522/erdogan-o-komunist-vatan-haini-genclere-okuma-hakki-vermeyecegiz
Le résultat : 3 étudiants mis
en garde à vue le jour même, et 5 autres par la descente de la police dans les
appartements où iels habitent, d'autres récupérés de la bibliothèque où ils
travaillaient et d'autres encore en essayant d'empêcher les forces de la police
d'arrêter leurs camarades. Ils n'ont pas accès à leurs dossiers juridiques
placés "secret". Erdogan, dans son discours d'hier annonce : "
nous n'allons pas permettre à ces communistes, à ces traîtres d'étudier à
l'université" (5).
Pour terminer, je vais traduire
le dernier paragraphe de l'article de Nazan Sengul (4) :
Ne t'en fais pas autant /
celleux qui ne t'ont pas appris l’espoir ne sont point coupables / regarde, comme
la terre est vaste. Lorsqu'on
se souvient de ces vers de Arkadas Z. Ozger (6), il faut se rappeler également
ceci : dans le monde, il se peut que les justes n'obtiennent pas toujours
le gain de cause, c'est la raison pour laquelle les luttes pour la paix,
l'égalité, le labour, la justice et la liberté existent. Ça revient à nous, les
gens de l'espoir de faire tourner le monde sur cet axe. Pour ne pas perdre
l'espoir, pour la liberté des êtres humains qui ont de l'espoir :
#ArkadasimaDokunma
#NeTouchePasàMesCamarades
--------------
(1) http://rojinfo.com/afrin-aux-mains-des-djihadistes-et-de-larmee-turque/
(2)http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2009/01/30/colere-de-recep-tayyip-erdogan-a-davos_1148334_3218.html
(3) http://www.lemonde.fr/international/article/2018/03/14/royaume-uni-theresa-may-annonce-la-suspension-des-contacts-bilateraux-avec-moscou-et-l-expulsion-de-23-diplomates-russes_5270801_3210.html
(4)pour les turcophones
malheureusement
: http://www.etha.com.tr/Haber/2018/03/23/guncel/arkadaslarim-baris-istiyor-yasami-savunuyor-nazan-/
(5) http://haber.sol.org.tr/turkiye/erdogan-komunist-genclere-universitede-okuma-hakki-vermeyecegiz-232727
(6) poète militant décédé à
l'âge de 25 ans, suite aux violences policières qu'il a subi pendant une
descente de la police dans son appartement lorsqu'il est à l'université. Son
prénom est un pseudonyme qui veut dire ami. Ndt.


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