dimanche 25 mars 2018

Bon appétit / la Turquie

Vous connaissez le loukoum. Comme pour la plupart des pays qui ont pris (ou s'est vu attribué) leur indépendance de l'Empire Ottoman pendant la grand-partage territoriale après la première guerre mondiale, pour la Turquie aussi, c'est une confiserie qui fait partie de la tradition gastronomique. On en vend dans les boutiques touristiques de Sultanahmet, dans la Grand Bazar d'Istanbul, dans les aéroports... Bref, c'est une marchandise coquette comme une autre.

Pour le peuple turc cependant, le loukoum est plus que ce qu'il apporte au PIB. Il fait partie des coutumes importantes. Pendant les Bayram d'origine religieuse par exemple, on en sert aux invité-e-s qui viennent rendre visite aux plus âgé-e-s de la famille, une tradition qui s'oublie petit à petit avec l'accélération du rythme de vie urbaine, la marchandisation des rapports sociaux, et l'éparpillement des membres de la famille atomisée, qui prend plus en plus leur distance avec les générations antérieures "non modernes". Je m'en souviens très bien. Mes grands-parents du côté maternel habitant dans le petit village agricole aux périphéries d'Istanbul, 12h de distance en voiture de la ville méditerranéenne où nous habitâmes depuis mes 5 ans, nous les rendions visite en famille pendant les Bayram, profitant des vacances scolaires. Quand c'est le "Bayram de confiserie" connu comme Aid el-fitr dans le monde arabe, je sortais avec des copines des voisinage frapper à la porte des membres lointains de la famille élargie, demander de loukoum et du chocolat. C'était la fête totale où on avait le droit de manger autant de sucrerie qu'on veut, du moment où on les mange à l’extérieur de la maison, loin des conseils sanitaires de ma maman fonctionnaire de santé publique, bien évidemment.

Toutefois, avaler le loukoum n'est pas toujours un plaisir. Une autre coutume veut qu'on en distribue dans les "maisons des morts" comme je l'appelais crûment. Réunies dans le demeure du/de la défunt-e, pendant que les hommes priaient à la Mosquée, les femmes offrent aux invitées du loukoum et de l'eau de Cologne citronnée pour apaiser les affres du deuil. Quand notre voisine, la tente Pembe était décédée fin l'été 2007, ma mère avait accueilli les invitées aussi chez nous, tellement elles étaient nombreuses. J'étais amoureuse de mon premier grand amour à l'époque. Les vacances terminées, il allait retourner le lendemain à Ankara avec ses parents. Le Loukoum n'était un plaisir ni pour l'époux et les deux filles, mes aînées de quelques années de la tente Pembe, ni pour mon cœur sanglant de 14 ans.

Avaler le loukoum n'est pas facile ces jours-ci non plus, enfin, pour celles et ceux indigné-e-s face à la guerre régionale que le régime d'Erdogan entretient à Kurdistan (l'encouragement sous-terrain du marché des armes à l'appuis - dont la France est le troisième pourvoyeur après les Etats-Unis et la Russie). Le loukoum n'était pas un prétexte pour parler de la salle politique du "Reis". Il fait partie désormais d'une troisième coutume, bien ancrée dans le sultanat d'AKP, au pouvoir depuis 2003.

Voyez, c'est une affaire tordue. Le nouveau nationalisme turc qui a réussi à s'affranchir de l'élitisme kemaliste et à s'étendre vers les classes populaires ne se débarrasse pourtant pas de son caractère fasciste. Comme si la politique d'anéantissement de toute opposition à l'intérieur du pays (journalistes en prison, remplacement des fonctionnaires publiques par les partisans etc.), ou l’impérialisme culturel et économique vers le monde arabo-musulman (les séries télévisées turques super populaires non seulement à Maghreb mais aussi aux Balkans, fétichisme de "made in turkey" dans les marchés d'Alger ou de Tunis etc.) n'étaient pas suffisants, l'intervention militaire et "officiel" de la Turquie dans les cantons de la Fédération autonome du nord de la Syrie se fait au nom de la gloire de la nouvelle nation turque. Est-ce parce qu'il veut annexer le territoire kurde à la Turquie ?

Dans certaines villes syriennes comme Jarablus et Al-bab où se sont installés des postes turques, les écoles enseignent déjà le programme turc (1). Mais la situation est complexe. Erdogan cherche désespéramment the golden mean et n’hésite pas d'employer tous les moyens possibles pour y arriver. Il doit combattre et l'Etat Islamique et les combattant-e-s kurdes qui affronte l'Etat Islamique pour empêcher la création de la Fédération qui peut potentiellement "diviser" la Turquie en annexant l'est du territoire où la population kurde est majoritaire. Le silence qu'adopte la non-volonté européenne de mettre fin, par exemple, au dernier massacre à Afrin et la tombée dans les mains de l'armée turque de ce troisième canton de la Fédération, ne provient pas de leurs respects pour les affaires internes (?) des autres pays. Ni de la part de vente des armes pour les économies occidentales. " La crise migratoire" est un enjeu crucial pour l'évaluation des dynamiques géopolitiques et la Turquie y joue un rôle essentiel par sa position géographique. En plus, l'armée turque vient deuxième en termes d'effectifs dans l'OTAN après celle des USA. Le têtu qu'est Erdogan qui disait ne reviendrait plus jamais à Davos (2) avec une spontanéité non conventionnelle en 2009 menace l'Europe. Non pas parce qu'il a des couilles suffisamment grands et suicidaires pour déclarer la guerre à l'Europe mais parce qu'il peut arranger le passage des réfugié-e-s du moyen orient en Europe, un déplacement qu'il a lui-même provoqué par la lutte armée qu'il mène sur ce territoire. Puis, l'Europe a besoin de la Turquie pour limiter sa dépendance au gaz russe. Encore plus aujourd'hui dans le contexte d'escalade de la tension devenue médiatique avec l'assassinat du double-agent russo-britannique (3). 

Tous ses éléments ne sont certainement pas les seuls à provoquer l’indigestion du loukoum. Je ne suis d'ailleurs pas suffisamment compétente ni pour analyser cette situation hautement complexe, ni pour l'expliquer. Mais il y a quelque chose de plus important qui m'a poussé à écrire ce texte dans un élan d'indignation brûlante. Ce matin, j'ai reçu un message d'un ami de longue date qui va se faire opérer demain matin. Son message n'avait rien avoir avec sa condition médicale. Militant fervent comme toujours, il mettait en avant ses luttes plutôt que ses propres soucis. C'est un étudiant à l'université de Bogaziçi, l'une des plus prestigieuses en Turquie, en science politique. Il m'a envoyé un article en me disant qu'il faut absolument faire bruit en Europe pour faire entendre ça car la situation risque de s'aggraver très rapidement. Je ne veux pas, je ne peux pas vous exprimer mes sentiments face à ce message, à ma propre position politique seine et sauf, bien loin de lui, d'elleux. Qu'est-ce que ça veut dire vouloir repolitiser la jeunesse étudiante française ? Quelle est ma légitimité dans tout ça, pourquoi je ne suis pas auprès de lui en ce moment ? Mais tout ça, semble être des questions d'un autre texte. 




Dans l'article qu'il m'a envoyé (4), figure la crispation de la peur de l'Etat provoquée par la mobilisation étudiante. Le 19 mars, les étudiants pro-Erdogan distribuent des loukoums à la fois pour célébrer la prise d'Afrin et pour pleurer la mort des militaires de l'armée turque, les "sehit" martyres. Le recteur de l'université (nommé par Erdogan lui-même en 2016) soutient et remercie personnellement pour leurs initiatives. A leur tour, les étudiant-e-s membres de la Fédération des Associations de la Jeunesse Socialiste protestent naturellement la réappropriation de cette coutume pacifiste avec une pancarte sur laquelle figure : " pas de loukoum pour l'invasion et la massacre", dénonçant ainsi à la fois la légitimité de la conquête menée par l'armée turque et celle du travestissement de cette invasion en un acte héroïque. 

Vidéo : https://www.evrensel.net/haber/348522/erdogan-o-komunist-vatan-haini-genclere-okuma-hakki-vermeyecegiz 

Le résultat : 3 étudiants mis en garde à vue le jour même, et 5 autres par la descente de la police dans les appartements où iels habitent, d'autres récupérés de la bibliothèque où ils travaillaient et d'autres encore en essayant d'empêcher les forces de la police d'arrêter leurs camarades. Ils n'ont pas accès à leurs dossiers juridiques placés "secret". Erdogan, dans son discours d'hier annonce : " nous n'allons pas permettre à ces communistes, à ces traîtres d'étudier à l'université" (5). 

Pour terminer, je vais traduire le dernier paragraphe de l'article de Nazan Sengul (4) : 

Ne t'en fais pas autant / celleux qui ne t'ont pas appris l’espoir ne sont point coupables / regarde, comme la terre est vaste. Lorsqu'on se souvient de ces vers de Arkadas Z. Ozger (6), il faut se rappeler également ceci :  dans le monde, il se peut que les justes n'obtiennent pas toujours le gain de cause, c'est la raison pour laquelle les luttes pour la paix, l'égalité, le labour, la justice et la liberté existent. Ça revient à nous, les gens de l'espoir de faire tourner le monde sur cet axe. Pour ne pas perdre l'espoir, pour la liberté des êtres humains qui ont de l'espoir :
 #ArkadasimaDokunma 
#NeTouchePasàMesCamarades

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(1) http://rojinfo.com/afrin-aux-mains-des-djihadistes-et-de-larmee-turque/
(2)http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2009/01/30/colere-de-recep-tayyip-erdogan-a-davos_1148334_3218.html
(3) http://www.lemonde.fr/international/article/2018/03/14/royaume-uni-theresa-may-annonce-la-suspension-des-contacts-bilateraux-avec-moscou-et-l-expulsion-de-23-diplomates-russes_5270801_3210.html
(4)pour les turcophones malheureusement : http://www.etha.com.tr/Haber/2018/03/23/guncel/arkadaslarim-baris-istiyor-yasami-savunuyor-nazan-/
(5) http://haber.sol.org.tr/turkiye/erdogan-komunist-genclere-universitede-okuma-hakki-vermeyecegiz-232727
(6) poète militant décédé à l'âge de 25 ans, suite aux violences policières qu'il a subi pendant une descente de la police dans son appartement lorsqu'il est à l'université. Son prénom est un pseudonyme qui veut dire ami. Ndt. 

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