Hé Sylvia, c'est quoi ce que tu veux? On dirait une gamine de 7 ans.
On ne le dirait pas, on le constaterait, et seulement approximativement, et puis c'est tout. Pourquoi dirait-on "c'est une gamine de 7 ans"? Elle est trop précise pour être formulée à haute voix, cette phrase-là. Soit, on serait déjà engagé dans une conversation genre: "Non! C'est ta gamine-là? Elle a vachement grandi dis-donc! Quelle âge a-t-elle maintenant?" à quoi on répondrait : "ma foi, ça fait déjà quelques bonnes années que nous ne nous sommes pas vus! Elle va avoir ses 7 ans en novembre". Ou bien on dirait "pourquoi tu ne l'amènes pas chez le coiffeur, le pauvre, il a l'air d'être une fille. Quelle âge a-t-il d'ailleurs? Tu sais, c'est important de le masculiniser un peu à ces âges-là", à quoi on répondrait avec un long soupire interne : "Arrête avec tes conneries sexistes, il aime bien ses cheveux long, puis ça lui va bien je trouve. Je vais lui offrir un bonnet pour son septième anniversaire le mois prochain."
Voyez, on dirait pas une gamine de 7 ans, on dirait "on dirait". Après tout, c'est gratuit de se déresponsabiliser de ses propres pensées.
Hé Sylvia, qu'est-ce que tu veux, au fond? Tu as l'air agitée.
Ben non, elle n'a pas l'air agitée. Elle ne peut pas avoir l'air, être agitée simultanément et les communiquer. Ou bien, vous la rapprochez de jouer une comédie puisqu'elle paraîtrait agitée alors qu'elle ne l'est pas. Dans ce cas, laissez la pauvre tranquille, visiblement elle en a besoin. Ou bien, elle est véritablement agitée et qu'elle n'est pas en mesure de dissocier quoi que ce soit pour répondre à votre première question. Alors, laissez la pauvre tranquille, votre interpellation ne ferait que s'ajouter dans le mélange. Ou bien, elle est en train de prendre l'air puisqu'elle se sent agitée, dans ce cas, laissez plutôt un message, elle vous rappellera. Manifestement elle est entrain de s'occuper d'elle-même.
Hé Sylvia, qu'est-ce qui se passe en toi? Je te sens agitée.
Ouais, enfin, je ne sais pas ce qui se passe, j'ai envie de rigoler un peu, de prendre les choses à la légère, de fréquenter des gens sympas. Si tu savais, après tant du temps passé à brosser les chiottes chez les inconnus, puis les préparer à quoi manger, puis les entendre se plaindre combien les poiles du chat sont toujours partout en même temps qu'ils essayent d'ingurgiter leur bœuf saignant avec des couverts en argent de je ne sais plus quelle date, je n'ai vraiment pas envie de prendre la tête avec les conventions collectives. Puis j'ai rencontré une fille il y a quelques jours lorsque je tractais pour le collectif. Elle m'a plu dès le premier regard. Puis elle n'est pas bête du tout. C'est une cinéaste engagée, une vraie sorcière. On s'est donné rendez-vous pour la soirée même. Elle parle beaucoup mais demande peu. Comme ça m'arrange de parler peu sur moi-même, je l'ai écoutée raconter ses aventures de magicienne dans la forêt-noire où elle a filmé le cercle des femmes-loups et au festival du théâtre de Seferihisar où elle a mis en scène sa Carmela et son Paulino avec un couple d'acteurs renommés; comment elle montait sur le cheval du statut de Jean-d'Arc lorsqu'ils jouaient au cache-cache avec ses copains quand elle était petite et combien ils étaient dupes de ne pas pouvoir la retrouver à chaque fois; puis elle a aussi parlé de ses histoires d'amour qui finissaient mal en générale, de sa mère qui lui a fait cadeau The infinite loop alors même qu'elle ne savait pas lire l'anglais, probablement parce qu'elle est une lesbienne non-avouée, ajouta-t-elle avec un gros sourire. Ça lui va très bien les gros sourires comme ça, constatais-je à chaque fois. Je l'ai invitée rencontrer Bruce le lendemain, qui s'est aussitôt réjouit autant que moi de sa lucidité. Mais je crains qu'elle l'a trouvé un peu trop directe. Il est de genre à dire tout ce qui se passe dans sa tête sans trop réfléchir à la recevabilité de ses paroles. C'est parce qu'il est indifférent à ce que l'on pense de lui, ce qui fait son charme, si j'ose dire, mais il n'est jamais méchant. En plus il parle tellement peu que lorsque le peu qu'il dit va droit au but, ça peut troubler les inconnu-e-s. Mais bon, je pense qu'ils vont bien s'entendre au fur et à mesure qu'ils prennent le temps de se connaitre.
Eh alors, pourquoi je te sens agitée comme ça?
Eh bien parce que presque tout ce que je viens de te raconter est de la fiction, ou issu de mon imagination, dirais-je, ça sonne plus littéraire et moins professionnel. Enfin, si, j'ai nettoyé les chiottes, j'avais besoin d'argent et quand on en a besoin, on est prêt à tout pour en trouver, ou presque. Et si, j'aime vraiment the infinite loop, je suis même allée chercher le deuxième tome dans une librairie parisienne dans le quartier latin quand j'y étais montée pour écouter Butler il y a quelques ans. Entre nous mais her french sucks. Ça serait mieux si elle parlait en anglais, je crois. Puis l'histoire du théâtre est vraie aussi (Duuh! le nom du festival est écrit en ta langue natale) mais le cercle des femmes-loups n'existe pas, de ce que je sais, ou de ce que je ne sais pas. C'est quand même un bon nom pour un groupe féministe, je trouve. Mais bon voilà, je me sens agitée, ça s'est vrai. Mais je ne suis pas en mesure de dire ce qui se passe. Je suis en train de subir des sentiments qui ne me plaisent pas du tout. Enfin, en soi, ils sont agréables puisqu'ils font rêver, ce qui n'est pas trop mon genre mais, je découvre. Voyons, même Bruce (il a rasé ses moustaches d'aristo à mon très grand malheur) n'arrive pas m'aider y mettre des mots bien qu'on a picolé je ne sais plus combien de bières l'autre soir et finis par se bidonner sur tout et n'importe quoi, y compris sur cette histoire. C'est probablement pour ça d'ailleurs qu'on a échoué à trouver une explication rationnelle sur ce qui me traverse en ce moment. En fin de compte, ce n'est pas encore insupportable, mais j'avoue que parfois, ça me donne envie de faire des bizarreries. Chose que je me retiens de faire puisqu'il me faut, me dit-on. Tu vois pourquoi j'ai besoin de la légèreté, de m'extraire des conventions collectives, de ce discours qui se déresponsabilise trop facilement en mettant tout sur ce ON? Je préfère quand même la franchise de Bruce à l’ambiguïté des mots qui prétendent se faire entendre entre les lignes en italique.
Tu es amoureuse ou quoi? Tu châties bien.
BAH NON! C'est quoi ce gros mot, au milieu de nul part, descendu du ciel comme un ballon à gaz en pénurie de gaz au milieu des gazez atmosphériques? Tu m'écoutes là, où tu interprètes met mots à ta guise? ça t'amuserait bien de me voir écouter des chansons d'amour à la française avec des mouchoirs pleurés et des paquets vides de chocolat sur mon lit. Tu sais bien que ça ne se passe pas comme ça chez moi ma chère. Je vis mes chagrins en plein dignité. Puis il n'y a même pas de raison pour que je sois en chagrin d'amour parce qu'il n'y a rien de vécu. Après, c'est vrai que je déplore un peu mes conduites parfois maladroites. Ça m'est arrivé par exemple de perdre le contrôle de ma raison suite à une rencontre silencieuse qui n'a duré que quelques secondes et de dire des bêtises et comme si ça ne suffisait pas déjà, de me sentir tellement gênée de ce que je venais de faire que j'eus trouvé le refuge dans la fuite. On dirait pas une gamine de 7 ans là? Mais, Punaise! C'est moi la victime ici! De toute façon, je n'ai pas trop de temps pour réfléchir sur tout ça. Passons, je vais me plonger dans mon bouquin, il paraît que c'est une histoire d'amour, ça aussi, entre une philosophe et sa philosophie.