dimanche 29 janvier 2017

P.n°13

Hello Sylvie, ou Sylvia
Enfin, peu importe ton prénom. De toute façon, tu n'as jamais été quelqu'un qui se souciait de la manière dont on l'appelle. Du moins, c'est l'impression que tu donnais chaque fois qu'on a mal prononcé ton prénom. Cette expression apaisée qui-connait-tout-de-la-vie-et-qui-l'accepte-comme-telle. Ce masque qui semble appartenir à une moniale bouddhique que tu portes comme des traits naturels d'un visage. Cette allure zen que tu dégages comme si tu t'es confrontée mille fois aux diables des enfers et sortie vainqueur de chacune de leurs épreuves. Cette acceptation stoïque de cette maladie qu'est la vie. Tu m’énerves.  

Je me souviens d'une histoire que tu m'avais racontée lorsqu'on prenait du thé noir, en train de regarder la pluie qui tombait comme si elle voulait foudroyer les vers de la terre qui profitaient de l'occasion pour faire la fête dans ton jardin. Contrairement aux pauvres bêtes, nous étions à l'abri, derrière les grandes vitres de ton appartement. Tu as toujours aimé des grandes vitres comme ça, elles donnent l'impression de ne pas être séparée du monde extérieur, tu disais. Je pense que toute matière aux angles brusques te dérangeais un peu. Est-ce parce que tu ne voulais jamais reconnaître ta propre existence matérielle? La place que ton corps occupait dans l'espace? Tu doutais, peut-être, de la véracité de la cosmogonie qu'on chouchoutait dans tes oreilles quand tu es née, sans pour autant trouver une alternative qui te convenait mieux? C'est peut-être pour ça que tu vivais en permanence dans un entre-plusieurs. Et que tu as finit par résigner à croire en un univers perfectible. Et que tu as décidé d'assumer ce regard détaché. 

C'était l'histoire d'un homme très très maigre qui avait renoncé à se nourrir après qu'on a capturé son moineau. Auparavant, ils avaient une relation bien étrange si on tient aux témoignages. L'homme maigre ne fermait jamais son fenêtre même lorsqu'il faisait un froid glacial. Il préférait, disait-on, se couvrir de plusieurs couches que d'envisager abandonner son moineau dans le froid. Il ne le mettait pourtant pas dans une cage comme on aurait imaginé. Le petit oiseau venait et partait comme bon lui semblait. Mais chaque fois qu'il venait rendre visite à l'homme maigre, il se mettait sur son épaule gauche et lui chantait des merveilleuses mélodies qu'il avait appris sur des terres lointaines. Rassasié, l'homme maigre jouissait d'une joie joyeuse, la seule, la plus grande joie joyeuse de son existence. 

Un jour, d'après ce qu'on racontait, une âme qui se voulait charitable a décidé de le capturer dans une cage pour qu'il reste chanter plus souvent. Cette âme qui se voulait charitable croyait pourtant sincèrement agir charitablement. Elle ne pensait qu'augmenter la plus grande bonheur de l'homme maigre. Elle ne voulait que lui faire du bien. Quand l'homme maigre est rentré à sa maison pour retrouver son moineau enfermé à l'intérieur des barres étroites en métal, cet élément chimique qui chie venant des enfers, qui enterre des mineurs et des populations entières, cette matière dont la volonté d'approprier engendre des guerres, il s'est enfermé dans son squelette pour de bon. L'âme charitable qui se croyait charitable a beau essayé de lui faire changer d'idée. Elle a libéré le moineau, et le clément moineau a pardonné l'âme charitable puisqu'il savait qu'elle ne voulait pas causer des maux. Il a même chanté à l'homme maigre des autant-merveilleuses mélodies qu'il avait composées lors de son incarcération pour lui faire oublier la faute de l'âme qui se voulait charitable. L'homme maigre était déjà parti faire son voyage micro-spatial à l'intérieur de ses bornes osseuses. On ne remonte pas dans le temps. 

Cette histoire Sylvia, que tu m'avais racontée, c'était mon histoire. C'était l'histoire d'un personnage que tu imaginais que j'incarnais. Je connaissais bien le mythe qui faisait naître l'univers à partir du moment où on prend conscience de son existence. Encore faut-il exister pour s'en rendre compte, et ça, tu l'ignorais volontairement. Tu voudrais endosser le froid pour ne pas perdre de vue cette liberté probable. Tu préférais regarder la pluie derrière des grandes vitres, essayant de te convaincre qu'elles servaient à occulter ta séparation du monde sans pour autant pouvoir sortir sentir l'eau sur ta peau. Ce masque glacial, cette allure empruntée à tes personnages fictifs, cette insouciance menteuse... tu m'énerves. 

L'aspiration au démiurge 
est à l'ivresse de l'ataraxie,
ce que l'abîme d'une anorexie 
est à la nausée d'un vilain songe.

mardi 24 janvier 2017

Styx

Une rivière peut noyer ses poissons
et les manger crus
vague à l'âme.

Comment faire autrement?
elle coule vers le bleu d'un regard
aux abois.

Méandre creusé
à moindre alizé
peut retourner aux cendres.

Elle se tut,
enfant de la nuit,
s'enfouit dans son inondation propre.

À remords d'un sentiment
une rivière peut plonger dans le sombre
un océan transparent 
saurait-il la pacifier?

dimanche 22 janvier 2017

Le Cycle 7- phénomène

l'espace est au centre
et le centre dure
mais le second se vit
ou seul Est la vie?

or qui peut se surprendre?

essayez de renverser un cercle

mercredi 11 janvier 2017

Le Cycle 6- embarras

étourdi par un triangle
le cercle s'est étréci
jusqu'au point 
où ce point
rejoint 
ceci
.

dimanche 8 janvier 2017

P.n°12

Je suis de retour des îles-de-sans-nom, où j'étais prise en otage par un groupe de piratesses très charmantes, Érythréennes de papier. Je dois vous avouer qu'au départ, quand elles étaient venues me chercher dans la savane, où je me promenais avec Bruce, elles ne m'ont pas donné l'envie de les suivre. Elles étaient un peu... comment vous dire... transparentes. Trop directe, trop honnête. Les visages angéliques, le sourire poli, le regard en paix, non pas sans contraste avec des Breda M1930 qu'elles portaient, sans doute par respect aux traditions, mais bon. 
Elles étaient au nombre de quatre. L'une, de grande taille, de grandes mains et de grande bouche ne parlait pas du tout. Une deuxième habillée en feuilles d'acacias portait un sac à dos rempli de munitions. Elle était plutôt dubitative mais éperdue . Les deux autres, deux jumelles, m'intriguaient le plus. Si l'une était un soleil ardent, l'autre était un trou noir. Si l'une était la neige apaisée, l'autre était un ouragan. Vous devinez laquelle m'a convaincue à les poursuivre.
Bruce étant déjà enfui au son de leurs cris mélodiques qu'elles poussaient lorsqu'elle nous approchaient, j'étais toute seule, en-carrée et curieuse. La grande m'a passé une cigarette, le soleil l'alluma et l'ouragan dénuda mon regard dans ses pupilles. Sous la férule de sa bénignité révoltée, j'ai finit par céder. Nous nous sommes dirigées vers le sud, et rejointes à la mer où trois autre piratesses nous attendaient dans un grand bateau à voile. Je ne les ai vu que du loin car nous sommes jamais montées sur le bateau. Je crois qu'elles préféraient le réserver pour des invitées bien moins sylviatiques, bien plus timorées et moralistes. 
Le soleil est allée chercher de quoi faire un feu. J'ai résolu entre temps que le part qu'elle endosse dans leur division du travail est de préserver les autres de l'indifférence. La nuit tombée, nous formions désormais un cercle. Complète, élagué et radieuse. Elles m'ont raconté, sauf la grande, leur aspiration de créer un royaume sans nom, ni frontières ou argent. Un royaume où seul celleux qui ont suffisamment de courage pour regarder droit dans les yeux d'une femme à l'apparence guerrière, d'un douceur féroce et d'un fond inébranlable seront admis. Un bout de terre mondain mais onirique. Un sol commun mais approprié. Pas facile de raffermir ce qui a déjà été pétrifié mais l'impossible perd son sens dans la singularité gravitationnelle. 
J'ai quitté donc leur univers radouci pour retrouver Bruce dans le jardin en train de planter un acacia. Comme quoi, l'indulgence peut pousser dans les arbres.