-Coucou l'écrivaine! -Coucou Sylvia. -Tu es dispo pour chatter? Ca fait un petit moment qu'on s'est pas parlées. -Je suis en train de lire un article. Je termine et viens après? -Je prépare les verres? -Ouais!
(…)
-Hello! -Tu lisais quoi? -Un article de Patricia Hill Collins, la Construction sociale de la pensée féministe Noire, publié pour la première fois en 1989. Elsa Dorlin a publié en 2008 chez l'Harmattan un anthologie des textes du féminisme africain-américain de 1975 à 2000, Black Féminism. Il y a un groupe féministe à la fac qui organise des ateliers-débats. Le prochaine va parler du point de vue situé, une théorie et méthodologie de l'épistémologie féministe. Y a une fille parmi elles qui a lancé une série d'évènements sur l'afro-féminisme. C'est elle qui m'a passé l'anthologie l'histoire de m'initier un peu. Collins fait partie de ces théoriciennes du point de vue situé, donc voilà. -ça l'air d'être sérieux. - et intéressant.
- Ellie m'a dit que tu as décidé d'arrêter la fac. Je m'inquiétais un peu pour toi. -Oui, finalement je ne trouve plus ma place parmi les philosophes. Après les crises de l'année dernière j'avais mis sérieusement en question ce projet de vie. Malgré tout je m'étais motivée pour faire un mémoire d'étude comparative entre l'écoféminisme de Françoise d'Eaubonne et l'écologie sociale de Murray Bookchin, toustes les deux anarchistes post 68ardes. Mais gel gör ki l'institution ne m'héberge plus, enfin je me suis mise à l'écart progressivement, je crois. -Il s'est passé quelque chose de particulier? -Ouais. Enfin, c'est le fruit d'une accumulation, paraît-il. Il s'est passé non seulement une mais trois choses qui m'ont entrainé dans une déception sans pareil. D'abord un enseignant que j'admirais par ailleurs nous a distribué une anthologie des textes à mobiliser si on veut réussir le CAPES, dans le cadre de son cours de philosophie général. Parmi les 489 textes figure une seule femme, Hannah Arendt. Pas de Rosa Luxembourg, pas de Simone Weil, ni de Beauvoir, de Wollstonecraft, de Haraway, de Butler, de Harding, de Fraser, de Guillemin, de Kollontai, de Hartsock, de Cornell, de Dwarkin, de RIEN sauf une. -Invisibilisation écrasante. Puis? -Puis dans un cours d'histoire j'entends l'enseignant raconter les 30-Glorieuses comme quoi c'était une époque formidable où tout le monde ont enfin eu accès à la consommation et la démocratisation des électroménagers ont mine de rien libéré les femmes, que grâce à Moulinex elles avaient eu la possibilité de faire des choses beaucoup plus intéressantes comme prendre plus de temps à s'occuper de leurs enfants. -Ca fait plus de mal quand ça vient d'une historienne, non? -Oui... -Et quatrième? - Ca a fait le plus de dégâts je crois. On était en cours avec madame Platon qui parlait de la CRP de Kant. Dans un moment donné, j'ai essayé de poser une question sur une éventuelle réinterprétation des formes a priori de la connaissance que sont l'espace et le temps, pris séparément chez lui, selon la théorie de la relativité qui réunit les deux dans une seule dimension. C'était très maladroit mais j'essayais de questionner cette théorie rationaliste androcentrée qui ignore sa propre dépendance à la reproduction de l'espace (passif) effectuée par les femmes, les esclaves d'autre fois, à travers le temps (actif). Elle m'a coupé la parole lorsque je tâtonnais pour formuler ma question. J'ai contestais en disant que je n'avais pas terminé, ce à quoi elle a répondu que c'était parce qu'elle avait compris ma question. Comment vous pouvez être certaine d'avoir compris alors même que je n'ai pas encore terminé, dis-je, mais j'étais déjà trop déstabilisé ne serait ce que par son regard impatient. Elle m'a sorti un discours comme quoi elle ne pouvait pas résumer un livre de 700 pages et qu'il me faudrait un minimum de travail de lecture. Comme si je n'avais jamais entrepris ce travail et l'institution dont elle fait partie nous n'avez pas imposé un cours sur ce livre pendant un semestre entier que j'ai validé avec une bonne note. J'ai dit, d'accord, laissons tomber, vous avez raison. Elle avait quand même raison parce que CRP ne fait pas partie de mes livre de chevet contrairement à celui de Marie Jo-Bonnet ou à la poésie de Sylvia Plath. -C'est elle qui m'a baptisée, non? -(avec un sourire) elle-même. -Qu'est-ce qui s'est passé après? -Après j'ai continué à écouter son cours jusqu'à ce qu'elle s'est retournée vers moi pour me faire grâce de ses excuses. Excusez-moi, si je vous ai bousculé un peu tout à l'heure mais c'est parce que vous me posez le même type de questions -historicisante elle a dit- depuis trois années. -ouh la. Je vois le coup qui vient. -Je n'ai évidemment pas pu accepter cette attitude. Je n'accepte pas votre excuse, dis-je ouvertement. Je trouve votre attitude très méprisante. Si je vous pose les mêmes types de questions, c'est peut-être parce que ma pensée va dans ce sens historicisant. Tu sais ce qu'elle a dit? J'essaye de m'excuser alors que vous me répondez avec une attitude violente. Tous les étudiants savent que je suis comme ça. Et moi, je dois accepter ça? Cette dernière phrase a fait écho dans le silence et elle a décidé de faire une pause. Je suis sortie avec la rage qui sortait de mes oreilles, narines et yeux simultanément en fumée. J'ai pleuré, j'ai fumé une cigarette posée sur les bancs dans le jardin, puis j'y suis retournée pour écouter le reste de son cours en larmes. Son cours me semblait trop intéressant pour abandonner (elle parle de l'histoire de l'idée de l'idée avec Deleuze et Gadamer) et cette histoire était trop personnelle pour se montrer hostile. -Tu es courageuse -Pas du tout, j'essayais de prouver mon point, et je pense encore d'avoir raison. Elle n'a pas nous traiter comme ça. Mais ça m'a fait un déclic. Je n'ai pas ma place dans l'abstraction hyper-rationalisante de la philosophie universitaire, peut être niçoise. Clément Rosset avait peut-être raison à ne pas y trouver sa place, lui non plus.
-Qu'est-ce qui va se passer maintenant? Ton visa étudiant n'est pas en danger? -Si mais je ne supporte plus vivre dans une sorte de dissociation cognitive. Pour cette année, je suis inscrite et j'ai mon visa jusqu'au septembre prochain. Le seul truc qui me fait flipper un peu c'est l'impératif de prouver l'assiduité et la réussite scolaire. Pendant la période de renouvellement, il va falloir fournir un justificatif de réussite avec les relevé des notes de l'année précédente. Comme sur les miennes va être marqué partout des zéros, je risque d'être obligée de rentrer en Turquie. Mais je m'occuperai de ça le moment venu. J'en ai marre de remettre des choses au plus tard. -Tu fais quoi alors maintenant? -Je travaille à H&C pour apprendre le terrain et la réalité immédiate qui nous entoure ici et maintenant. Heureusement que N m'a accueilli les bras ouverts, iels ont besoin des bénévoles. Je te raconterai un autre moment comment ça se passe la bas. Je prends des notes et marque mes impressions du jour. C'est un travail lourd affectivement, les familles avec des enfants dorment dans la rue, sont malades, fracassées, mais toujours pleine d'espoir... mais au moins je retrouve un sens à ce que je fais dans mon quotidien. Puis il y a les ateliers "Histoire des idées féministes" et GRAF aussi. Il y a aussi le travail évidemment, dans son sens marchand. J'emploie une partie de ma force de travaille, suffisamment pour subvenir mes besoins vitaux, et le reste me reste pour lire Collins et prendre un verre avec toi!
-Coquine. Tu nous as manquée. -Je sais, vous aussi vous me manquez. Je vais vous visiter plus souvent maintenant que j'ai un peu plus de temps et surtout plus de motivation pour faire autre chose, non pas grâce à Moulinex mais grâce à l'abandon d'une lutte qui s'est avérée inutile. Je crois que c'est l'une des meilleures décisions et peut être l'une des plus douloureuses que j'ai prise, de suspendre les études. Il y joue des histoires familiales qui appartiennent à ma biographie personnelle, et des blessures d'ego bien sûr mais tout ira pour le mieux. -Espérons.
Je suis allée écouter les 44 duos de Béla Bartok tout à l'heure. C'est un moyen très efficace pour satisfaire mon envie de regarder droit dans le mur et y voyager. -C'est sur qu'il nous faut plus d'art et d'amour dans ce monde. Tu as entendu ce qui s'est passé à Toulouse? -Oui Flo m'a raconté au téléphone. C'est dans le quartier où elle travaille. Elle sortait d'une réunion de gestion de crise avec les habitant-e-s et les commerçant-e-s du quartier. C'est très rare de l'entendre si sérieuse et triste, elle a même ouvert la bouteille de vin que j'avais pris d'O Quotidien pour l'offrir. -Ce n'est pas rien d'assister à un fusillade qui a tué une personne à cause de l'industrie du drogue qui frappe évidemment avant tout les jeunes des milieux défavorisés. Avec les conditions de vie matérielles qui les poussent à se vanter d'une virilité du show-off. -J'aurais tellement envie d'être avec elle et lui dire, comme si ça doit la consoler et comme je l'ai fait après avoir vu Rafiki, nous avons tellement de la chance…
-Allez, ça suffit. Va dormir, le soleil se lèvera dans quelques heures. -Pas pour tout le monde. - Surement pas pour les 1600 personnes dont les noms nous restent lointain.
http://www.unhcr.org/fr/news/press/2018/9/5b8ccee9a/traversee-mediterranee-meurtriere-jamais-nouveau-rapport-hcr.html