Je voudrais vous raconter un peu
ma vie ici, en France. J’ai toujours considéré l’écriture comme une activité intime, qui fait descendre dans ses puits, alimenter son magma, nourrir
sa terre… Or mon évolution m’a fait entendre sa volonté de dévier de son chemin.
Non pas parce que le changement laisse ses décombres derrière, mais parce qu’il
s’élève sur eux. Grâce à cet espace de vie virtuel, j’expérimente comment la
langue m’écrit tout en me servant de moyen pour m’exprimer. Ici, vit quelqu’un
qui semble être une autre Ayça et que celleux, qui ne l’avaient pas accompagnée
dans sa biographie, désignent comme étant Ayça. Or je n’ai pas témoigné de ma
résurrection.
Avant, je pensais que lorsque les mots coulaient
de mon for intérieur vers l’extérieur, ils emportaient ma raison et mon cœur dans
leur lit. Comme s’il s’agissait de quelque chose qui émigrait. Un mouvement qui
se projetait hors de moi, qui s’apprêtait à arriver, à accéder. Des mots qui prenaient
leur sens en moi et regorgent. Des mots qui me laissaient impuissante face à l’accession
à leur propre réalisation. Des mots qui, moi écartée, donnent l’illusion d’être
nés de moi-qui-est-ce-qu’elle-est-puisqu’elle-ne-peut-pas-être-autrement. Des
mots, qui puisent leur ressource en Ayça et qui font écrire Ayça. Vous me percevez
ainsi ? Or moi, je mutualise une vie symbiotique avec elle. Et tout comme les
autres, ce je-là cherche à comprendre son existence, à la transmettre et
simultanément, à exister. Des personæ dépourvues du besoin de maîtriser ou de
quadrillage, attribué-e-s à Ayça... Ne vous en faites pas, je suis attachée d’amour
à ce prénom que je porte depuis des années, ainsi soit-il.
Si les mots ne viennent pas d’en
moi, ni ne sont transmis par moi, si la source et l’exécutrice sont des entités d’existence
dé-fusionnées mais que malgré cela, vous, les lisant-e-s, concevez l’écrivant comme
l’écrivaine, je peux (désormais, tout pronom personnel « je », ses
toniques et ses possessions pointeront un ensemble d’entités existantes
concentrées sur « je », « moi », « ma » et « mon »
etc.) orienter les effets que mes mots ont sur les lisant-e-s à travers des
provocations réactivantes. Autrement dit, je peux modeler, dé-modeler et remodeler
consciemment mes schèmes d’action littéraires qui précèdent le moment de ma
prise de conscience mais qui perdent l’autonomie grâce à ce resurgissement
lumineux. Ce qui veut également dire que je peux, à mon gout, composer l’allure
que Ayça prend dans vos champs imagino-perceptifs en me servant de ces mots-là
qui sont censés m’exprimer. Aux lisant-e-s qui intègrent ce qu’iels lisent à
leurs critères d’aperception qui se rapportent à Ayça, je peux en présenter une
qui soit conforme à ce que je voudrais qu’elle soit. Si vous me joignez dans la
considération qui fait exister l’existant dans la perception d’autrui, je peux
créer Ayça. Je ne sais point si l’humain puisse être a propre divinité, cela
dépendrait de la divinité que vous cherchiez à définir, mais l’écrivant est capable d’être
sa propre déesse. (Je ne parle toutefois pas des conséquences que ces actes
puissent avoir en vous)
Jusqu’ici, en théorie, ces mots
peuvent s’endosser les uns les autres. En pratique, avec quels (genres de)
contenus puis-je composer Ayça ? Lorsqu’iel conçoit ses personnages, l’écrivain-e
les emplit de modes d’affectionnement, de modalités réflexives, de schèmes de
pensée. Ceci est nécessaire pour qu’ils ressemblent
à l’être humain et pour que les lectrices et les lecteurs puissent sympathiser
avec les personnages. Ainsi, l’écrivain-e se confronte à l’obligation de
déterminer la composition identitaire vers laquelle iel veut qu’ils se rapprochent
ainsi que d’anticiper lesquels parmi les éléments accessibles peuvent parvenir
à réaliser la composition ciblée. Toutefois, le résultat n’est pas toujours
prévisible. Dans la plupart du temps, le cours narratif des évènements fait
surgir le processus d’autoréalisation du personnage. Cependant, le cadre de cette
autoréalisation reste limité par les bornes de la mémoire d’expérience et des
habitudes réflexives de l’écrivain-e. Une liberté sans mesure est un leurre,
même pour les personnages imaginés mais elle n’est pas inapprochable, parce qu’il
existe un heureux cadeau que l’écrivain-e peut offrir à ses personnages : se
débarrasser de son être unitaire et de ses principes supposés intouchables et
faire advenir à sa place un-e aventurier-e d’expériences.
Quand je me suis rendue compte de
l’état d’intériorisation de l’idée selon laquelle Ayça se verrait comme un
personnage du monde en train de se réaliser (le moment de son ressort à la
conscience peut être daté de mes années de lycée mais son enracinement se situe dans
mon journal intime à la française. Ça couvre donc plusieurs années qui me
semble être relativement long) j’ai décidé d’essayer de me lier d’amitié à toutes mes personæ qui ont emprunté leurs chemins respectifs au cours de notre
biographie commune et qui, pour ne pas être dépendant-e-s, se tâchaient d’entreprendre
seul-e-s la résolution de leurs conflits internes. Grâce aux techniques d’autogestion
qui m’échappaient sur ma terre natale, mais qui se sont révélées sur la terre
où je poursuis ma maturation, désormais, nous nous écoutons. Nous décidons ensemble, quand le besoin se produit, sur
la manière dont notre présence spatio-temporelle va se mouvoir. Nous avons mis
en commun nos mémoires d’expérience et nos schèmes de pensées respectives. Nous
organisons des ateliers où nous discutons sur la manière dont nous voudrions apparaître
dans les organes sensoriels des autres « je » qui partagent le présent
avec nous ; sur notre responsabilité envers celleux avec qui nous retrouvons
la coexistence dans cette cavité terrienne où nous remplissons une persistance
de la naissance à la mort ; et sur la sorte d’héritage matérielle que nous
désirons laisser à celleux à qui nous préexistons.
Je voudrais dire par là, qu’il ne
s’agit pas d’adhésions identitaires que posséderait Ayça, ni des adhérant-e-s
qui existeraient dans « mon je » puisqu’il n’y a pas de « je »
comme une entité ontologique unitaire. Ces deux options aboutissent à une seule
et même conclusion qui s’explicite par un état d’appartenance : un
aux autres ou autres à un. Or il s’agit des entités d’existences qui interprètent
et réalisent alternativement une existence matériel à travers leurs
épurateurs respectifs. Elles sont dépourvues d’une constitution rigide et
interne puisqu’influencées par les modifications entraînées par leurs voisines
sur le corps et la position qu’occupe ce corps dans le monde environnant. Elles
sont des événements qui s’exposent à
la communication inévitable médiatée par la matérialité de l’existence et elles
se considèrent avant tout dans une relation d’amour et par une volonté omniprésente
à la compréhension (nous pouvons co-définir l’amour et la volonté de compréhension).
Ayça, est la manifestation corporelle qui se présente à vous dans un t1, c’est
tout.
Ma vie en France donc passe
ainsi, dans des réflexions et des actions similaires…
One for all, all for one.
One for all, all for one.